Théodore Agrippa d’Aubigné (1552 – 1630)
Les Tragiques
Ce ne sont pas les Grands, mais les simples paisans,
Que la terre conoit pour enfans complaisans.
La terre n’aime pas le sang ni les ordures :
Il ne sort des tyrans et de leurs mains impures
Qu’ordures ni que sang : les aimez laboureurs
Ouvragent son beau sein de si belles couleurs,
Font courir les ruisseaux dedans les verdes prees,
Par les sauvages fleurs en esmail diaprees ;
Ou par ordre et compas les jardins azurez
Monstrent au ciel riant leurs carreaux mesurez ;
Les parterres tondus et les droites allees
Des droicturieres mains au cordeau sont reglees ;
Ils sont peintres, brodeurs, et puis leurs grands tappis
Noircissent de raisins et jaunissent d’espics.
Cet extrait vient du recueil « les Tragiques », œuvre maîtresse d’Agrippa d’Aubigné, où il raconte les guerres de religion. Dans sa préface, Agrippa d’Aubigné nous explique : « Le premier livre s’appelle « Misères », qui est un tableau piteux du Royaume en général ».
Il poursuit dans ce premier livre :
« Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est entre ses bras de deux enfants chargée…«
Les deux enfants sont bien entendu les églises catholique et protestante qui se déchirent dans les guerres de religion. Après avoir exposé les malheurs du peuple rural, obligé de fuir et de s’abriter dans les forêts, Agrippa d’Aubigné dénonce ici les « Grands », les « tyrans » et leurs « mains impures ». Le « sang » et les « ordures » (cités deux fois) font horreur au poète qui magnifie le rôle des paysans : il embellissent la terre et la rendent nourricière (voyez dans le dernier vers les raisins noirs et les épis jaunes).
La terre n’aime pas le sang ni les ordures…
Cette proclamation n’a pas échappé à Jean Ferrat qui l’a citée dans sa chanson « Un air de liberté », vigoureuse diatribe contre Jean d’Ormesson en 1975…