Guillaume Apollinaire (1880 – 1918)
Poèmes à Lou

Giorgio de Chirico
« Portrait prémonitoire de Guillaume Apollinaire » (1914)
Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur
Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l’étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace
Comme font les fruits d’or autour de Baratier
Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants
Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L’amant serait plus fort dans ton corps écarté
Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie
— Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur —
Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie
Ô mon unique amour et ma grande folie
30 janv. 1915 – Nîmes
La nuit descend
On y pressent
Un long destin de sang
En janvier 1915, Apollinaire et Louise de Coligny (Lou) entretiennent une liaison depuis six mois. Mais, pour Louise, cet amour va déclinant (elle a un autre amant) tandis que Guillaume s’accroche. La rupture interviendra au mois de mars 1915, peu de temps avant qu’Apollinaire ne parte au front.
Ce poème est le douzième qu’Apollinaire envoie à Lou, sur les soixante-seize qu’il lui a dédiés jusqu’en 1916. Il comprend :
- Cinq strophes de cinq vers en deux rimes et en alexandrins,
- Un vers isolé,
- Une date et un lieu,
- Un tercet en vers irréguliers, en forme d’acrostiche (la première lettre de chaque vers écrit le prénom : « L – O – U »).
C’est la structure d’une lettre, avec ses paragraphes, la formule de politesse, la date de rédaction et le post-scriptum. La similitude est renforcée par l’implication de l’auteur (« je », « mon ») dans son adresse à une seule destinataire (« Lou », « tu », « tes »), renforcée par le rappel de détails intimes (vision du corps de Lou, référence à la villa Baratier, où les amants se sont connus). En effet, c’est bien le début d’une correspondance qui ne sera publiée qu’en 1947 par Louise de Coligny elle-même.
La succession des thèmes qui parcourent le texte est révélatrice de l’inquiétude, de la recherche de sens qui occupe Apollinaire avant de partir au front :
- Quintil 1 : la guerre, la mort transfigurée,
- Quintil 2 : l’univers,
- Quintil 3 : Lou, amour érotique,
- Quintil 4 : l’univers,
- Quintil 5 : Lou, amour et avenir,
- Vers isolé : Lou,
- Tercet : la guerre et la mort réelles.
Le poète insiste sur ces thèmes, qui donnent lieu à des répétitions insistantes en fin de vers (« front de l’armée », « dans l’espace », « toutes choses / belles choses », « sur le monde », « folie »). Alors que le mot « souvenir » habite tout le poème, les autres répétitions interviennent chacune dans une seule strophe, selon le thème traité.
Les quatre premiers quintils sont écrits au conditionnel : le poète n’a pas encore de certitude. Son interrogation prend une allure de fantasme jusqu’à la cinquième strophe, écrite à l’impératif, rappelant la dernière lettre d’un condamné.
La progression générale porte sur le thème de la guerre, début et fin du poème ; elle est alimentée par :
- L’aller-retour entre l’univers et l’amour de Lou,
- La réflexion omniprésente et inquiète sur le souvenir.
Le souvenir oublié
« Tu pleurerais un jour » : c’est le point de départ du poème, le constat désabusé de l’amant, qui ne croit plus à la permanence du souvenir. Dans les quatre occurrences du mot, celui-ci est en effet associé à un qualificatif de disparition, formant antithèse : « mon souvenir s’éteindrait », « souvenir éclaté », « souvenir oublié », « souvenir qu’on oublie ».
Dans cet oubli annoncé, Apollinaire s’interroge sur ce qui restera de son être, de son œuvre et de son amour. L’héritage, nous dit-il, serait une régénérescence, universelle et éclatante :
- Eclatant : « obus éclatant », « souvenir éclaté », « soleils merveilleux », « éclatante ardeur », « fontaine ardente »,
- Universel : « éclaté dans l’espace », « le monde tout entier », « dans l’espace », « sur le monde », « la mer, les monts les vals et l’étoile qui passe » (avec l’allitération des « l », comme une inondation sur le monde),
- Les deux idées sont réunies dans les couleurs or et rouge qui illuminent le discours : « mimosas en fleurs », « mon sang », « soleils », « fruits d’or », « je rougirais », « vive clarté », « plus de couleur ».
Le résumé de cette résurrection universaliste est concentré dans les vers 3, 4 et 5. On y trouve :
- L’extinction du souvenir,
- Le front de l’armée, donc le sacrifice des soldats,
- La mort de l’obus qui éclate, donc disparaît,
- Mais qui, par cet éclatement, est transfiguré,
- Et renaît dans la nature (les mimosas en fleurs »).
Le tout est soutenu par des jeux de sonorité :
- Allitération « r » et « m » dans les deux premiers vers, rappelant le roulement de la mitraille et le silence de la mort,
- Allitération « b » et « l » aux vers 4 et 5, pour l’épanouissement de la vie renaissante dans l’antithèse « bel obus ».
Apollinaire nous délivre cette transfiguration du souvenir à la fois comme poète et comme soldat :
- La mort du poète laisse aux vivants un message universel qui éclaire le monde et l’embellit,
- Le sacrifice des soldats (« fatal giclement ») ouvre la porte à un avenir heureux (« amour inouï (…) sur le monde »).
L’amour de Lou
A la fin de la deuxième strophe, Apollinaire compare les « soleils merveilleux » (idée générale) aux fruits d’or de « Baratier », la villa habitée par Lou (pensée intime). Cela lui fournit la transition qui le ramène à son amante dans une évocation érotique : « jolis seins roses », « ta bouche », « belles choses », « destin galant ». Le message est amplifié par l’assonance « ou », rappelant à la fois le prénom de Louise et la forme des lèvres en baiser. Le souvenir, réel cette fois, des amours charnelles de Guillaume et Lou va devenir courante dans les poèmes dédiés à cette libertine assumée. Il anticipe sur la misère sexuelle des poilus (déjà perceptible en 1913 dans « La Madelon » !) et d’Apollinaire lui-même (voyez par exemple « Les roses guerrières » ou « Vae soli »).
Le poète trouve ensuite une nouvelle transition dans le double sens du mot « giclement » : cela le ramène à sa vision universaliste, puis à l’« amour inouï », puis de nouveau au « corps écarté » de Louise, dont il admet la trahison avec un nouvel « amant ».
Ainsi, le quatrième quintil contient-il une sorte de synthèse de l’amour de Lou et de l’univers. Ce qui conduit Apollinaire au ton plus grave du cinquième quintil ; la mort du soldat n’est plus exprimée au conditionnel, mais devient une éventualité sérieuse (« Si je meurs »…). L’amour lui-même en est grandi, bien au-delà du seul désir sexuel, comme le message du poète, résumé dans le champ lexical du cinquième quintil (« folie », « jeunesse », « amour », « bonheur », « heureuse », « jolie»), et enfin dans le vers isolé, où l’amour de Lou atteint sa vraie valeur (« unique amour », « grande folie », opposée aux « instants de folie » de l’amour libertin)…
On note enfin que, dans chaque quintil :
- Les premiers mots parlent de mort et d’oubli,
- Les derniers mots sont une évocation de Lou.
L’ensemble du poème est donc un balancement ininterrompu entre la guerre, l’amour de Lou, le souvenir et l’oubli.
Transfiguration de la mort, transfiguration du souvenir, transfiguration de l’amour : Apollinaire aurait pu s’arrêter là…
Mais en ces temps de guerre, l’angoisse est plus forte.
Et c’est encore le prénom de Lou qui préside à l’acrostiche final, mais c’est pour exprimer cette fois, dans un rythme désarticulé (4 – 4 – 6), dans une répétition de la syllabe « sang », le retour à la réalité…
Poète, troublé, soldat, incertain, amant, libertin, amoureux, éperdu, humain, découragé… Un Apollinaire complexe dans un moment compliqué…