Louis Aragon (1897 – 1982)
Le fou d’Elsa (1963).
Ô mon jardin d’eau fraîche et d’ombre
Ma danse d’être mon cœur sombre
Mon ciel des étoiles sans nombre
Ma barque au loin douce à ramer
Heureux celui qui meurt d’aimer
Qu’à d’autres soit finir amer
Comme l’oiseau se fait chimère
Et s’en va le fleuve à la mer
Ou le temps se part en fumée
Heureux celui qui meurt d’aimer
Heureux celui qui devient sourd
Au chant s’il n’est de son amour
Aveugle au jour d’après son jour
Ses yeux sur toi seule fermés
Heureux celui qui meurt d’aimer
D’aimer si fort ses lèvres closes
Qu’il n’est besoin de nulle chose
Hormis le souvenir des roses
A jamais de toi parfumées
Heureux celui qui meurt d’aimer
Celui qui meurt même à douleur
A qui sans toi le monde est leurre
Et n’en retient que tes couleurs
Il lui suffit qu’il t’ait nommée
Heureux celui qui meurt d’aimer
Mon enfant dit-il ma chère âme
Le temps de te connaître ô femme
L’éternité n’est qu’une pâme
Au feu dont je suis consumé
Heureux celui qui meurt d’aimer
Il a dit ô femme et qu’il taise
Le nom qui ressemble à la braise
A la bouche rouge à la fraise
A jamais dans ses dents formée
Heureux celui qui meurt d’aimer
Il a dit ô femme et s’achève
Ainsi la vie ainsi le rêve
Et soit sur la place de grève
Ou dans le lit accoutumé
Heureux celui qui meurt d’aimer
JEVNES AMANS VOUS DONT C’EST L’AAGE
ENTRER LA RONDE ET LE VOÏAGE
FOV S’ESPARGNANT QUI SE CROIT SAGE
CRIEZ A QUI VOVS VEVT BLASMER
HEVREVX CELVY QUI MEVRT D’AIMER

Un zadjal est une forme poétique née dans l’Andalousie musulmane au XIIe siècle ; elle se prêtait particulièrement à la mise en musique, et était utilisée par des poètes aux pratiques proches de celles des troubadours et des trouvères. Un zadjal est constitué de quatrains en nombre indéfini, comportant deux rimes : l’une sur trois vers, l’autre répondant à celle d’un vers qui revient comme un refrain.
Ce zadjal est extrait d’un recueil qui en comprend de nombreux autres, recueil intitulé « le fou d’Elsa » qui nous parle de la chute du royaume musulman d’Espagne et de la prise de Grenade en 1492, de la relation entre l’occident et le monde musulman (et donc de la colonisation), entre le moyen-âge et l’époque moderne, auxquels se mêle un récit d’amour (histoire de Majnoun et Laïla) réécrite avec le regard de Louis Aragon.
Dans cette poésie, Aragon s’ingénie à rendre mystérieux l’amour qu’il voue à Elsa Triolet. Il nous noie dans un flot d’impressions, de sensations décousues, comme l’amour le submerge lui-même. Il utilise pour cela la licence poétique jusqu’à l’extrême, sous de nombreuses formes :
- Un titre incompréhensible (avec le mot « zadjal », inconnu de bien des lecteurs),
- Les ellipses : « Mon ciel des étoiles sans nombre », « L’éternité n’est qu’une pâme / au feu (…) », « Vous dont c’est l’âge / entrer la ronde (…) »,
- Un verbe transitivé : « Ma barque (…) à ramer »,
- Un mot disparu : « Pâme » (signifiant un abandon momentané, un évanouissement par exemple),
- Une anacoluthe dans la cinquième strophe (« Celui qui (…) il lui suffit qu’il t’ait nommé »)
- Une incise : « Fou s’épargnant qui se croit sage »,
- Une syntaxe incongrue : « Ma danse d’être », « Qu’à d’autres soit finir amer », « Le temps se part », « Qui meurt (…) à douleur », « Il a dit (…) et qu’il taise… », « Il a dit (…) et s’achève ainsi la vie ».
Le trouble est accentué par l’absence de ponctuation : comment sont construites les phrases dans les strophes 5, 8, 9 ?
Dans ce foisonnement, un seul vers est directement compréhensible. C’est le refrain : « Heureux celui qui meurt d’aimer », qui apparaît ainsi comme le message lancinant d’un poète étouffé par son amour, qui ne parvient qu’à exprimer des images, des visions inconstruites.
Pourtant, ces sensations constituent une suite logique.
Les quatre premières strophes sont le descriptif d’un amour absolu qui ne peut être que global, et qui est une clef d’accès au monde sensible : le ciel, les étoiles, le fleuve, les roses et leur souvenir. Dans cette approche, c’est l’amour qui crée le monde et non l’inverse : « des roses / A jamais de toi parfumées », « sans toi le monde est leurre »…
La magnifique image des « yeux sur toi seule fermés » confirme cette vision de l’amour proche de celle exprimée par Marcel Proust :
« Nous nous imaginons que [l’amour] a pour objet un être qui peut être couché devant nous, enfermé dans un corps. Hélas ! Il est l’extension de cet être à tous les points de l’espace et du temps que cet être a occupé et occupera » (« La prisonnière »).
Pour Aragon, l’amour vrai ne peut être qu’infini, ce qu’il exprime avec plus de force dans les quatre strophes suivantes, décrivant la mort de l’amant : la triple incantation « ô femme » s’accompagne d’un feu intérieur et inextinguible (« feu dont je suis consumé », « braise », « bouche rouge ») jusqu’à la « place de grève », lieu du bûcher et du supplice…
Scandé par une maxime mêlant la mort et le bonheur, dans le contenu des huit strophes comme dans l’explosion des formes, ce zadjal décrit un amour fait d’éblouissements, de vertiges et d’absolu.
La strophe de conclusion a volontairement fait l’objet d’un traitement particulier. Elle est écrite dans une manière de français médiéval, en majuscules. Bien que le sens en soit clair, la construction grammaticale en est aussi inhabituelle que celle de l’ensemble du poème (une ellipse, une incise, une injonction).
Elle constitue une sorte de retour sur terre et un message hors du temps (comme nous le signifie la graphie particulière). C’est certes une invitation à l’amour. C’est peut-être aussi une invitation à la « ronde » et au « voyage », donc à la société des hommes, une déclaration de confiance en l’avenir ? Une manière d’insérer le poème dans l’épopée du recueil ?…