Artaud – Correspondance de la momie

Antonin Artaud (1896 – 1948)
Publié en 1927 dans la Nouvelle revue française

Cette chair qui ne se touche plus dans la vie,

cette langue qui n’arrive plus à dépasser son écorce,

cette voix qui ne passe plus par les routes du son,

cette main qui a oublié plus que le geste de prendre, qui n’arrive plus à déterminer l’espace où elle réalisera sa préhension,

cette cervelle enfin où la conception ne se détermine plus dans ses lignes,

tout cela qui fait ma momie de chair fraîche donne à dieu une idée du vide où la nécessité d’être né m’a placé.

Ni ma vie n’est complète, ni ma mort n’est absolument avortée.

Physiquement je ne suis pas, de par ma chair massacrée, incomplète, qui n’arrive plus à nourrir ma pensée.

Spirituellement je me détruis moi-même, je ne m’accepte plus vivant. Ma sensibilité est au ras des pierres et peu s’en faut qu’il n’en sorte des vers, la vermine des chantiers délaissés.

Mais cette mort est beaucoup plus raffinée, cette mort multipliée de moi-même est dans une sorte de raréfaction de ma chair. L’intelligence n’a plus de sang. La seiche des cauchemars donne toute son encre qui engorge les issues de l’esprit, c’est un sang qui a perdu jusqu’à ses veines, une viande qui ignore le tranchant du couteau.

Mais du haut en bas de cette chair ravinée, de cette chair non compacte circule toujours le feu virtuel. Une lucidité allume d’heure en heure ses braises, qui rejoignent la vie et ses fleurs.

Tout ce qui a un nom sous la voûte compacte du ciel,  tout ce qui a un front, — ce qui est le nœud d’un souffle et la corde d’un frémissement, tout cela passe dans les girations de ce feu où se rebroussent les vagues de la chair même, de cette chair dure et molle et qui un jour monte comme le déluge d’un sang.

L’avez-vous vue la momie figée dans l’intersection des phénomènes, cette ignorante, cette vivante momie, qui ignore tout des frontières de son vide, qui s’épouvante des pulsations de sa mort.

La momie volontaire est levée, et autour d’elle toute réalité bouge. Et la conscience, comme un brandon de discorde, parcourt le champ entier de sa virtualité obligée.

Il y a dans cette momie une perte de chair, il y a dans le sombre parler de sa chair intellectuelle tout un impouvoir à conjurer cette chair. Ce sens qui court dans les veines de cette viande mystique, dont chaque soubresaut est une manière de monde, et un autre genre d’enfantement, se perd et se dévore lui-même dans la brûlure d’un néant erroné.

Ah ! être le père nourricier de ce soupçon, le multiplicateur de cet enfantement et de ce monde dans ses déduits, dans ses conséquences de fleur,

Mais toute cette chair n’est que commencements et qu’absences, et qu’absences, et qu’absences…

Absences.

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