Charles Baudelaire (1821 – 1867)
Les fleurs du mal (1857)
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.
« La Nature est un temple » nous dit Baudelaire (l’allitération en « t » pose la solidité et la permanence de l’édifice). Le premier quatrain nous plonge dans une forêt allégorique, où l’on sentirait presque le souffle de Merlin l’enchanteur… Il y a un côté inquiétant dans ce temple : on y entend des paroles incompréhensibles ; la forêt n’est pas constituée d’arbres mais de symboles qui nous dévisagent, nous qui ne faisons que passer… Tout se confond dans cet endroit, rien n’est limpide : les « longs échos », la « ténébreuse et profonde unité ». C’est un univers en noir et blanc (« nuit », « clarté »).
Le vers 7 se termine par l’arrivée de la clarté qui se dévoile au vers 8. C’est là le centre du poème, il nous donne la clef. Cet alexandrin se découpe en groupes de trois pieds, scandant le dialogue des sens. Ce sont eux en effet qui peuplent le temple, et qui nous parlent. Ils se confondent et se répondent.
Dans les deux tercets, le poète explique ce que nous ne comprenons pas. C’est lui qui est capable de démêler les impressions confuses :
- Certains « parfums » (odorat) sont frais (toucher), doux (toucher, ouïe) comme des hautbois (ouïe), verts (vue). C’est le monde de l’enfance, de la limpidité, de la nature.
- Plus loin, d’autres parfums (odorat) chantent (ouïe). Ils sont lourds, capiteux, « triomphants ». Ils nous aspirent lentement (la diérèse sur expansi – on ralentit le rythme) vers un espace infini qui se révèle être celui des sens (toucher érotique). Pouvons-nous penser que Baudelaire nous parle à cet endroit de l’expérience de la drogue et des paradis artificiels (les « transports » du dernier vers) ? Ou bien devons-nous retenir que le poème s’achève sur les « transports de l’esprit et des sens », ce qui nous rapproche des « fleurs du mal » ?
En tous cas, il nous révèle la synesthésie, c’est-à-dire le mélange et l’unité des sens, et plus précisément la capacité du poète à donner une signification aux symboles les plus complexes et les plus enfouis qu’il peut lire dans l’univers.
« Correspondances » est ainsi un des actes fondateurs de l’école symboliste, qui, en rupture avec le Parnasse, va dominer la poésie française… jusqu’Apollinaire et Cendrars.