Joë Bousquet (1897 – 1950)
La Connaissance du soir (1945)
A Jean Paulhan
En cherchant mon cœur dans le noir
mes yeux cristal de ce que j’aime
s’entourent de moi sans me voir
Mais leur ténèbre est l’amour même
où toute onde épousant sa nuit
dans mes jours se forge un sourire
Afin qu’aux traits où je le suis
Sa transparence ait pour empire
Mon corps en soi-même introduit
La vie de Joë Bousquet est celle d’une longue souffrance : la balle ennemie qui le frappe au printemps 1918 paralyse le bas de son corps au-dessous de la poitrine. Jusqu’à sa mort trente deux ans plus tard, il sera allongé sur son lit, rue de Verdun à Carcassonne, d’où il ne sortira que pour des séjours à la campagne.
De nombreux amis, des admiratrices viennent le voir. Il développe une intense activité littéraire et épistolaire (avec Paul Eluard, Jean Paulhan, Max Ernst, Simone Weil…).
Etranger dans son propre corps, il est constamment habité par sa douleur, la compagne qu’il ne parvient à endormir ni par les médicaments ni par l’opium. Mais il veut vivre, il veut aimer…
Homme du sud et du soleil, il s’enferme dans une chambre aux volets perpétuellement clos, d’où il s’échappe chaque nuit en pensée et en poésie. Son œuvre, immense, parle de son corps explosé, de sa vie déchirée…
On retrouve ici les constantes de l’œuvre poétique de Joë Bousquet : « la » ténèbre, les yeux et le regard, l’évasion hors de son corps et la réintégration, l’émergence du jour, la naissance de l’amour par le rêve et la recherche introspective (« cherchant mon cœur dans le noir »)…
L’extrême densité de ce poème, sa richesse harmonique (rimes parfaites sur les octosyllabes), sa mélodie envoûtante en occultent presque le sens, que l’on retrouve dans le titre : le lent mûrissement nocturne de la pensée de Bousquet dans le creuset de sa souffrance.
Ce sont ces mêmes thèmes qu’il développera dans « l’hirondelle blanche », publiée un an plus tard.
Il disait (cité par Josiane Vidal, « le meneur de lune ») :
« Ma vie est extérieurement une vie de rebut et je n’en veux pas d’autre. Je ne grandirai jamais qu’en la voulant telle qu’elle m’a été infligée, en faisant de son épreuve un objet de désir. Il y fallait une vision de pureté et de beauté et qui ne démentît pas mon rêve en se heurtant à mon corps blessé. C’est fait, ce qui devait être est ».
Gil Pressnitzer a écrit :
« Joë Bousquet se prenait parfois pour une pierre échouée mais qui connaissait le cours des rivières. »
Et Julien Gracq complète, dans le « Rivage des Syrtes » :
« …et de quoi peut encore se réjouir une pierre inerte, si ce n’est de redevenir le lit d’un torrent ?