Joë Bousquet (1897 – 1950)
Le sème chemins (1968)
Il ne fait pas nuit sur la terre ; l’obscurité rôde, elle erre autour du noir. Et je sais des ténèbres si absolues que toute forme y promène une lueur et y devient le pressentiment, peut-être l’aurore d’un regard.
Ces ténèbres sont en nous. Une dévorante obscurité nous habite. Les froids du pôle sont plus près de moi que ce puant enfer où je ne pourrais pas me respirer moi-même. Aucune sonde ne mesurera ces épaisseurs : parce que mon apparence est dans un espace et mes entrailles dans un autre ; je l’ignore parce que mes yeux, ni ma voix, ni le voir, ni l’entendre ne sont dans l’un ni l’autre.
Il fait jour ton regard exilé de ta face
Ne trouve pas tes yeux en s’entourant de toi
Mais un double miroir clos sur un autre espace
Dont l’astre le plus haut s’est éteint dans ta voix
Sur un corps qui s’argente au croissant des marées
Le jour mûrit l’oubli d’un pôle immaculé
Et mouille à tes longs cils une étoile expirée
De l’arc-en-ciel qu’il draine aux racines des blés.
Les jours que leur odeur endort sous tes flancs roses
Se cueillent dans tes yeux qui s’ouvrent sans te voir
Et leur aile de soie enroule à ta nuit close
La terre où toute nuit n’est que l’œuvre d’un soir.
L’ombre cache un passeur d’absences embaumées
Elle perd sur tes mains le jour qui fut tes yeux
Et comme au creux d’un lis sa blancheur consumée
Abîme au fil des soirs un ciel trop grand pour eux.
Il fait noir en moi, mais je ne suis pas cette ténèbre bien qu’assez lourd pour y sombrer un jour. Cette nuit est : on dirait qu’elle a fait mes yeux d’aujourd’hui et me ferme à ce qu’ils voient. Couleurs bleutées de ce que je ne vois qu’avec ma profondeur, rouges que m’éclaire mon sang, noir que voit mon cœur…
Nuit du ciel, pauvre ombre éclose, tu n’es la nuit que pour mes cils.
Bien peu de cendre a fait ce bouquet de paupières
Et qui n’est cette cendre et ce monde effacé
Quand ses poings de dormeur portent toute la terre
Où l’amour ni la nuit n’ont jamais commencé.
De sa blessure de guerre en 1918 à sa mort en 1950, Joë Bousquet aura habité pendant 32 ans son corps martyrisé, recréant par tous ses rêves un monde d’amitiés, de tendresse, d’amour, de beauté, recréant sa propre vie.
« L’hirondelle blanche » suit le cheminement de l’une des longues réflexions nocturnes de Joë Bousquet. Les étapes de la pensée sont scandées par trois expressions qui se répondent :
- « Il ne fait pas nuit sur la terre » (début d’un passage en prose),
- « Il fait jour » (début d’un passage versifié),
- « Il fait noir en moi » (retour à la prose)
Les passages en prose sont écrits à la première personne du singulier. Les deux strophes d’introduction décrivent l’obscurité où se sent plongé le poète. On est frappé par la multiplicité des substantifs qui la décrivent : « nuit », « noir », « obscurité », « ténèbres », comme s’il se déroulait un combat entre le noir et le plus que noir. Rien ne vient sauver le penseur de cette « dévorante obscurité », des épaisses ténèbres de sa vie, sinon l’éclatement de sa personne : une partie de son être va s’échapper, s’absenter provisoirement de son corps. C’est l’objet du premier passage en alexandrins.
Il fait subitement jour. Le poète s’adresse à lui-même comme à un autre, dans un rêve. Il s’envole vers un univers de blancheur éclatante (« l’astre le plus haut », « un corps qui s’argente », « pôle immaculé », « arc-en-ciel »…). Cependant, cette échappée touche vite à ses limites : « double miroir clos », « astre (…) éteint », « étoile expirée », « blancheur consumée », « ta nuit close »…
Au milieu de la nuit, derrière ses volets clos, Joë Bousquet tente de récréer un monde inaccessible, et s’abîme finalement dans le dernier vers : ses yeux, soir après soir, ne peuvent rêver qu’un « ciel trop grand pour eux ».
Le retour à la réalité est pénible : « il fait noir en moi ». C’est le retour à « la » ténèbre (contre l’usage, Bousquet utilise souvent ce mot au singulier, comme s’il s’agissait d’une compagne familière). Ses « yeux d’aujourd’hui » ne voient rien : ce qu’il voit, il le voit avec sa « profondeur ».
Il nous livre alors le quatrain de conclusion. Les yeux physiques de Joë Bousquet ne sont qu’un « bouquet de paupières » fermées sur un « monde effacé ». C’est quand il rêve qu’il peut se battre (« poings de dormeur »).
Le dernier vers est un retour douloureux sur le « peu de cendre » qui a décidé de son destin. Joë Bousquet se sent un homme inachevé : rien n’a commencé pour lui, mais qui dit que l’espoir est mort ?
C’est peut-être le sens du titre du poème : évidemment, « l’hirondelle blanche » (qui serait le contraire de « la ténèbre ») n’existe pas, mais elle serait l’oiseau des beaux jours, la messagère s’adressant aux hommes, le voyageur qui vole le bec grand ouvert pour mieux dévorer et boire l’univers…