(Rose d’hiver)
Anjela Duval (1905 – 1981)
Traoñ an dour
E blevad arem-aour
An halegenn
Blevad hir blevad dir
Lufret a frim
Rozennoù espar
Rozennoù du
O daredoù aour
Dornadoù plu :
Mouilc’hi houpet
Marnaoniet
O spiañ al leurenn
Gant o selloù jed
E spi ur c’hreunenn.
Froum ur bagad meleganed
Taolet-distaolet
En avel-viz
Rozennoù brizh
Roz arwer war nij
O splujañ er bern plouz
Lufret a frim
Reut ‘vel keuneud
E spi ur begad
Hag ur goudor
Evit an noz.
Beradoù gwad
Gronnet a blu
War an erc’h gwenn
Lufret a frim
Rozennigoù ruz
Gwad ha plu
Taget gant an targazh du.
Rozennoù gwenn
En ivinenn du
Gwer war zu
Gwenn-ha-du
Dornadoù erc’h
Lufret a frim
Rozennoù kraz
Ar goañv kriz.
Meurzh 1966.
Dans les cheveux bronze d’or
Du saule
Cheveux d’hiver cheveux de fer ([1])
Lustrés de givre
Des roses non pareilles
Des roses noires
Dardées d’or
Poignées de plumes :
Des merles huppés
Affamés
Epient la scène
Les yeux de jais
Espèrent une graine.
Vibre un vol de verdiers
Jetés rejetés
Dans le vent du nord ([2])
Des roses pie ([3])
Rose et viride leur vol
Plongent dans la paille
Lustrée de givre
Raide comme bois
Espèrent une proie
Et un abri
Pour la nuit.
Gouttes de sang
Bordées de plumes
Sur la neige blanche
Lustrées de givre
Petites roses rouges
De sang de plume
Mortes ([4]) par le matou noir.
Roses blanches
Dans l’if noir
Liséré de vert
Blanches et noires ([5])
Des poignées de neige
Lustrées de givre
Roses grillées
Du cruel hiver.
Mars 1966
(traduction : Maurice Guéguen)
[1] « Blevad hir blevad dir » : « chevelure longue, chevelure d’acier », mais le français ne rend pas la même assonance, d’où la traduction interprétative…
[2] « avel-viz » : nordet, vent de nord-ouest.
[3] « brizh » : moucheté.
[4] « Taget » : étranglées.
[5] Jeu de sonorités : « Gwer war zu, gwenn ha du » : vertes sur le côté, blanches et noires.
Les hivers sont rudes à « Traoñ an Dour », au fond de la vallée…
En breton, les mois d’hiver sont appelés les « mois noirs » (« mizioù du ») : les jours sont courts, le ciel sombre et la lumière terne. Cependant ici, Anjela Duval joue avec les couleurs (« bronze d’or » du saule, noir de l’if et du chat, « yeux de jais », « dardées d’or », blanc du givre, rose et vert des verdiers et des feuilles, rouge du sang…) pour faire du « cruel hiver » un monde éclaboussé de lumière.
Ce décor gaiement coloré s’oppose au désespoir des oiseaux frigorifiés et affamés, en lutte pour leur survie. L’admiration spontanée de la poétesse pour le spectacle de la nature se transforme ici en un mouvement du cœur pour les petits êtres dans leur combat désespéré…