(Emotion)
Anjela Duval (1905 – 1981)
Kan an Douar (1973)
Savet em eus va c’hein
Da ehanañ.
Hag ez eo paret va selloù
War un dra bennak, aze,
En tu all d’ar saonenn :
Traoùigoù o hejañ
Gant an avel.
E pign ouzh un orjalenn,
Traoù bihan, skañv, skañv,
Traoùigoù gwenn ha roz :
Ur c’houez bihan o sec’han,
Ur c’houez lienoù babig…
— Hag un dra bennak a dremen
Em c’halon daskrenus.
— Ha bremañ, stouet adarre
War va labour,
Eo mouest va malvennoù…
Me, ar plac’h yaouank kozh !…
Deiz pardon Sant Erwan 1962
Je m’étire le dos
Pour me reposer.
Et je pose mon regard
Sur quelque chose, là,
De l’autre côté du vallon :
Des petits riens qui bougent
Dans le vent.
Pendus à un fil,
Des petites choses légères, légères,
Des petits riens roses et blancs :
Une petite lessive qui sèche,
Des langes de bébé…
— Et quelque chose passe
Dans mon cœur qui frissonne.
— Et maintenant, penchée de nouveau
Sur mon travail,
Mes paupières embuées…
Moi, la vieille fille !…
Le jour du pardon de la Saint-Yves 1962
(traduction : Maurice Guéguen)
La vie d’Anjela Duval a connu plusieurs périodes.
Dès ses vingt ans, elle laisse partir son amoureux, un marin, car elle ne veut quitter ni la Bretagne ni sa ferme familiale de « Traoñ an Dour » à Vieux-Marché (Côtes-du-Nord). Elle décide en même temps de consacrer sa vie à s’occuper de ses parents déjà âgés.
Son père meurt en 1941. Lorsque sa mère disparaît à son tour, en 1951, elle a 46 ans, et perd toute raison de vivre. Elle sombre dans un désespoir et une mélancolie sans fond.
Autodidacte (de santé précaire, elle a quitté l’école après seulement quatre années), elle entreprend d’écrire à 60 ans, et c’est ce qui va la sauver. Elle parle elle-même de « deuxième enfance » (« eil bugaleaj »). Par amour de la langue et de la Bretagne, elle écrit uniquement en breton et se rapproche d’ « Emsav » : un courant indépendantiste d’inspiration catholique qui lui convient très bien. Elle va désormais construire un univers poétique marqué par :
- Les réminiscences de son malheur familial et l’évocation de sa solitude,
- L’amour de son métier de paysanne, pour lequel elle refuse toute modernité,
- Son amour de la nature et des êtres qui la composent,
- Une défense acharnée de la langue bretonne,
- Son combat pour une Bretagne « libérée », qu’elle poussera jusqu’à un nationalisme fanatique,
- Sa foi catholique, où elle n’hésite pas à convoquer Dieu et la Vierge au secours de la « race bretonne »…
Bien qu’extrêmement passéiste et profondément réactionnaire, Anjela Duval reste très attachante par son parcours de malheurs, sa volonté de fer, et son approche pleine d’empathie pour le petit monde qui l’entoure.
Elle est aujourd’hui une figure majeure de la cause bretonne, dont les militants ne connaissent pas forcément toutes les facettes de sa personnalité : seuls quelques poèmes – non les plus violents – ont été traduits en français…
« Trivliad » est l’un des nombreux poèmes où Anjela Duval exprime la douleur de sa vie sacrifiée. Au passage, elle fait sentir le poids de son métier de « paysanne ».
Le déroulement du texte suit la gestuelle de l’auteur : elle se relève, exténuée. Un détail attire son attention, elle fixe le regard. On suit la progression de son esprit, pénétrant lentement l’objet qui se présente (« quelque chose, là », « petits riens », « petites choses », « lessive », « langes »). Les qualificatifs (« légères, légères », « roses et blancs », « bébé ») s’opposent à sa fatigue extrême qui ouvre et clôture le poème : elle se replonge dans son travail, ses yeux humides traduisant son émotion et sa tristesse…