Paul Eluard (1895 – 1952)
Poésie et vérité (1942)

Fernand Léger – « Liberté »
Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom
Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom
Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom
Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom
Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom
Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom
Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom
Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom
Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom
Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.
Paul Eluard a écrit ce poème en juillet 1941. Il a été imprimé à Londres l’hiver suivant, et a été lancé sur la France entière par les avions de la RAF.
Le titre initial du poème était « Une seule pensée ». Mais Eluard a changé d’avis en cours de rédaction :
« Je pensais révéler pour conclure le nom de la femme que j’aimais, à qui ce poème était destiné. Mais je me suis vite aperçu que le seul mot que j’avais en tête était le mot Liberté. Ainsi, la femme que j’aimais incarnait un désir plus grand qu’elle. Je la confondais avec mon aspiration la plus sublime, et ce mot Liberté n’était lui-même dans tout mon poème que pour éterniser une très simple volonté, très quotidienne, très appliquée, celle de se libérer de l’Occupant ».
Eluard s’est délibérément écarté des méthodes utilisées pour une écriture poétique classique. Il s’est détaché des rimes (d’une façon générale, cela ne l’intéressait guère). Elles interviennent quelquefois, comme par hasard (journées / fiancées, nuages / orages), plutôt imparfaites (« dorées / guerriers », « détruits / ennui »), sans importance en fait. De même, si quelques allitérations ou assonances parsèment le texte, elles demeurent rares.
Ecartant donc les outils les plus usités, c’est par d’autres procédés qu’il atteint une musicalité obsédante :
- L’anaphore « sur », utilisée au moins deux fois par strophe.
- L’épiphore « j’écris ton nom » soutient l’attention du lecteur ; l’écriture de ce nom mystérieux sur toute chose ou état d’esprit prouve évidemment sa valeur universelle.
- Le choix de trois octosyllabes et d’un tétrasyllabe par strophe donne un rythme rapide, haletant sans être emphatique, facilitant l’envolée lors d’une lecture à voix haute, impliquant puissamment le lecteur.
Le poème nous emporte ainsi dans une longue litanie, une immense incantation, un quasi cantique, un tourbillon dont on ne parvient pas à s’extraire.
Sans même avoir tout lu, sans avoir encore détaillé le contenu du texte, le lecteur est saisi par l’urgence vitale, la nécessité impérieuse qui hante le poète…
Le plus surprenant dans ce poème est qu’il ne fait quasiment pas allusion à la guerre. Quelques éléments de langage sembleraient pouvoir s’y rapporter, mais sont en réalité plus signifiants si on les laisse en relation avec les mots les plus proches :
- Strophe 3 : « armes des guerriers », « couronne des rois » : il s’agit de souvenirs d’enfance, de contes lus (« images dorées »).
- Strophe 7 : « champs sur l’horizon », « ailes des oiseaux », « moulin des ombres » font penser au chant des Partisans, mais qui a été écrit deux ans plus tard.
- La progression des strophes 8 à 11, avec l’apparition du désordre, puis l’atmosphère sombre, puis la renaissance du peuple en liesse sur les « places qui débordent » pourraient constituer une allusion à la Résistance ; ce passage sert aussi d’introduction à la longue phase intimiste qui nous conduit à la fin du poème.
- Les autres connotations négatives (« refuges détruits », « phares écroulés », « murs de mon ennui ») sont une réminiscence de moments douloureusement intimes, finalement dépassés par la marche progressive vers la « santé revenue ».
Seules peut-être les strophes 20 (« risque disparu », « espoir sans souvenir ») et 21 (« je recommence ma vie ») pourraient faire penser à quelqu’un qui tourne la page de la guerre ; mais le texte est écrit en 1941, au début d’un combat dont nul ne connaît l’issue.
De plus, ces interprétations nous obligent à des contorsions intellectuelles pour faire entrer ces mots dans le lexique de la guerre, alors que les univers évoqués par ailleurs sont limpides.
Eluard dit dans son interview qu’il avait pour objectif d’« éterniser une très simple volonté, très quotidienne, très appliquée, celle de se libérer de l’Occupant ». Pourquoi alors n’avoir pas choisi la rhétorique autrement plus directe d’un Aragon ou d’un Pierre Emmanuel, pourquoi avoir centré son écrit sur des thèmes éloignés de la Résistance (l’enfance, la nature…) ?
Il y a deux raisons à cela :
- Ce poème était initialement un chant d’amour pour son épouse Nush. C’est l’obsession de la « Liberté » qui a lui fait prendre conscience d’un autre sens à ses vers. Au fond, Paul Eluard, le surréaliste donne ici une preuve des pouvoirs de l’écriture automatique qu’il semble avoir pratiquée en composant cette œuvre. Voulant s’immerger dans son univers amoureux, il décrit un monde beaucoup plus vaste, en particulier par des qualificatifs improbables (« chiffons d’azur », « saisons fiancées », « étang soleil moisi, lac lune vivante », « sentiers éveillés », etc), par des associations d’idées qui élargissent l’horizon (« sentiers / routes / places » ; « bouffée / mer / montagne » ; « cahiers / pupitre / sable, neige » ; « santé / risque / espoir »). Du coup, ses vers constituent un véritable « big bang » qui explose les frontières et donne au poème une valeur générale qu’il n’aurait pas eue s’il s’était cantonné au combat de la Résistance.
- Passions inséparables, son univers amoureux et sa soif de liberté se superposent. Donc, l’exigence de liberté est bien plus large que les formes prises dans le combat du moment. Elle a une valeur universelle. Elle doit être magnifiée en s’appuyant sur ce qui fonde la permanence humaine. En ce sens, « Liberté » se distingue du « Chant des Partisans » ou de la « Complainte du Partisan », qui, pour aussi grands et magnifiques qu’ils soient, sont des poèmes de circonstance.
La question à se poser désormais est de savoir comment Eluard guide notre réflexion. Les trois premières strophes sont celles de l’enfance (les allusions au sang, aux cendres, aux armes ne sont pas guerrières : il s’agit plutôt de réminiscences d’épisodes enfantins).
Eluard s’en écarte : l’enfant va visiter la nature (strophe 4) ; il en revient amoureux (« saisons fiancées »), s’en trouve dans une ambiance confuse et attristée (« étang soleil moisi, lac lune vivante »).
Il se projette à nouveau (strophe 7) dans un espace élargi (« champs », « horizon », « ailes des oiseaux »), avant de revenir à une réalité qui s’assombrit. On peut y entrevoir l’occupation (« pluie épaisse et fade »), la victoire (« les formes scintillantes, les cloches des couleurs »), l’anticipation de la libération (« sentiers éveillés, places qui débordent »).
La deuxième moitié du poème est l’évocation d’une histoire intérieure. Dans ce passage, Eluard alterne la première personne (« mon », « mes ») et les articles impersonnels (« le », « la », « les ») : l’histoire qu’il raconte est aussi bien la sienne que celle du lecteur. Nous avons tous rencontré ces images : « lampe qui s’allume, qui s’éteint », « chien tendre », « objets familiers », « chair accordée », « amis », « main qui se tend ». Ce sont nos propres moments difficiles ou rassurants : « refuges détruits », « phares écroulés », « marches de la mort », « santé revenue », « risque disparu ». De l’évocation d’une vie personnelle (amoureuse) il dessine un tableau général où chacun de nous peut se reconnaître.
Par les supports sur lesquels il écrit, il alterne les âges de la vie, les objets et les êtres vivants, les moments heureux ou tristes, la réalité et le rêve. Il donne ainsi à la liberté une dimension universelle, au-delà de la guerre qui l’environne et à laquelle il participe. La Liberté de Paul Eluard l’habite et nous habite, de notre intimité la plus secrète jusqu’aux espaces les plus majestueux et aux moments les plus inoubliables.
L’histoire du poème nous prouve qu’il a intimement mêlé son amour et son désir de libération :
Il a pensé « Nush » mais il a écrit « Liberté » :
Il a pensé « mon amour », mais il a écrit « Humanité »
Il a pensé « résistant », mais il a écrit « universel ».
Car il a « écrit » !
L’épiphore « J’écris ton nom » montre à quel point l’acte d’écrire est fondamental pour Eluard. Il le souligne dans la dernière strophe : il est soutenu par le pouvoir non d’un concept, d’une idée, d’une réalité, d’une force, mais d’un mot. Sa vie n’a d’autre sens que l’écriture. Il est né pour nommer la Liberté.
Sa confiance absolue dans le pouvoir de l’écriture et de la poésie va jusqu’à cette conviction : la Liberté ne peut pas exister si on ne peut la nommer et écrire son nom.
C’est entrer dans le champ de réflexion labouré par Jean-Pierre Siméon lorsqu’il écrit : « la poésie sauvera le monde ».