Paul Eluard (1895 – 1952)
Capitale de la douleur (1926)
Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.
Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s’évaporer les soleils
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.
Paul Eluard a rencontré son épouse, Helena Diakonova, qu’il surnomme Gala, alors qu’il était âgé de 19 ans. Il l’épouse dès sa majorité, en 1917. Dès 1923, le couple rencontre des difficultés : Gala est devenue la maîtresse du peintre surréaliste Max Ernst, une relation qu’elle vit au su et au vu de tous, dans un dérangeant ménage à trois. Paul Eluard souffre énormément de cette situation à laquelle il tente d’échapper, et qui se terminera par une séparation générale, Gala ayant fui avec Salvador Dali, son futur mari.
A l’époque où ce poème est écrit, Eluard aime passionnément son épouse, malgré le désordre du couple.
C’est aussi la naissance du courant surréaliste : c’est selon la sensibilité de ce courant qu’il commence à exprimer ses sentiments. Le premier vers, utilisant l’écriture automatique et les rapprochements d’images qu’elle entraîne, peut être interprété de différentes façons :
- Elle ferme les yeux de son amant, l’empêchant de voir autre chose qu’elle même.
- Elle ferme les yeux de son amant, plongé dans la plénitude la relation érotique.
Le développement de la première strophe laisse cette dernière hypothèse passer au premier plan : la fusion des corps occupe les vers 2 à 5. Il s’agit bien d’une relation intime, renforcée par les pronoms possessifs « mes », « mon », « miens », qui répondent à l’anaphore « Elle ». Les deux personnages se répondent comme dans un dialogue : « Elle » en début de vers, lui en fin de vers. Le champ lexical est celui du corps : « paupières », « cheveux », « mains », « yeux ». Le jeu des sonorités dans les premiers vers (allitérations en « l » et « m », assonances de voyelles fermées, « au », « eu », assonances nasales) évoque un échange doux, assourdi, paisible, voire langoureux. La fusion des corps devient cosmique dans les deux derniers vers de la strophe, où l’amante « s’engloutit » « comme une pierre sur le ciel » : le plongeon dans l’ombre est en même temps un jaillissement dans l’espace, métaphore de la plénitude.
La deuxième strophe est construite sur le modèle de la première : un sizain d’octosyllabes. La continuité de la forme répond donc à la continuité du récit.
Cependant, alors que la première strophe était très fluide, la seconde utilise des vers plus heurtés.
L’ombre présidait au premier sizain, (« paupières » fermées, « s’engloutit », « ombre »). Revenus de leur échange amoureux, les amants sont désormais « en pleine lumière », c’est à dire en pleine lucidité (« yeux ouverts », « ne me laisse pas dormir »). Les soleils s’évaporent comme des illusions. Paul Eluard nous conduit ainsi aux très grinçants derniers vers (notez l’allitération des « r ») ; où le narrateur pleure et rit à la fois, parle sans avoir rien à dire, et se révèle en plein désarroi…
Ainsi se révèle le sens du titre du poème, qui certes met en scène une amoureuse. Mais amoureuse de qui ?
Et lorsqu’interviendra la rupture définitive en 1928, Eluard pensait peut-être à la première strophe de son poème lorsque, prenant son contrepied, il déclara à Gala :
« Ta chevelure glisse dans l’abîme qui justifie notre éloignement. »