Pierre Emmanuel (1916 – 1984)
Jour de colère (mars 1942)
O mes frères dans les prisons vous êtes libres
Libres les yeux brûlés les membres enchaînés
Le visage troué les lèvres mutilées
Vous êtes ces arbres violents et torturés
Qui croissent plus puissants parce qu’on les émonde
Et surtout le pays d’humaine destinée
Votre regard d’hommes vrais est sans limites
Votre silence est la paix terrible de l’éther
Par-dessus les tyrans enroués de mutismes
Il y a la nef silencieuse de vos mains
Par-dessus l’ordre dérisoire des tyrans
Il y a l’ordre des nuées et des cieux vastes
Il y a la respiration des monts très bleus
Il y a les libres lointains de la prière
Il y a les larges fronts qui ne se courbent pas
Il y a les astres dans la liberté de leur essence
Il y a les immenses moissons du devenir
Il y a dans les tyrans une angoisse fatale
Qui est la liberté effroyable de Dieu.
Pierre Emmanuel fut un résistant de la première heure. Professeur, journaliste, puis académicien, il resta toujours fidèle à l’esprit de la Résistance, qui habite son œuvre.
« L’hymne de la Liberté » nous emmène dans deux univers bien distincts :
- La première strophe est celle de la prison, de la torture, de la chair martyrisée. Plus largement il s’agit du monde réel.
- La deuxième strophe est celle de la lumière divine.
Le poème commence par l’invocation « Ô mes frères ». Pourtant, les mots utilisés par les Résistants pour se désigner eux-mêmes sont « compagnon », « camarade », voire « ami » (comme dans le « Chant des Partisans »). Le poète nous immerge donc immédiatement dans une vision chrétienne.
Il commence par une antithèse maintes fois utilisée : on peut être libre en prison, car on enferme le corps, mais ni l’esprit ni l’âme. Pour insister, Pierre Emmanuel emploie le mot « libres » deux fois, consécutivement à la charnière des deux premiers vers. Le début du poème est consacré à la torture physique : « les yeux brûlés », « les membres enchaînés », « le visage troué », « les lèvres mutilées ». La métaphore de l’arbre torturé et qui croît plus puissant clôt l’évocation de la prison physique, pour s’ouvrir sur « l’humaine destinée » et sur ce qui fonde la véritable humanité : « le regard », « le silence ». Dans le dernier vers de la première strophe, le caractère « terrible » s’applique aussi bien au silence qu’à l’éther :
- Au silence, parce qu’il est l’acte de courage du Résistant, qui, en se taisant, résiste à la terrible destruction de son corps.
- A l’éther, c’est-à-dire à l’immensité de l’espace : Dieu n’est pas encore intervenu dans le poème, mais son silence prépare sa colère qui va éclater dans le dernier vers…
Les prisonniers établissent une « nef silencieuse » : c’est le rappel de l’Eglise, lieu de rencontre avec Dieu. Et en effet, cela se passe « par-dessus » les tyrans, car ils n’ont pas accès à ce dialogue. Ils sont définitivement disqualifiés (« enroués de mutismes », « dérisoire[s] », sujets à « l’angoisse fatale »). L’anaphore « par-dessus » laisse la place à « il y a ». Ce présent d’état nous montre l’éternité, la permanence d’ordre divin où se trouve élevé le torturé libre. Pierre Emmanuel insiste sur l’immensité physique de l’éther (« nuées », « cieux vastes », « monts très bleus » donc très lointains…), mais celle-ci n’est qu’une métaphore des « libres lointains de la prière », où réside la vraie liberté.
Terminant son œuvre, le poète cite pour la troisième fois les « tyrans ». Leur angoisse est doublement fatale : ils vivent dans la crainte des peuples qu’ils martyrisent, et ils ne peuvent que subir la colère divine.
Des « frères » (premier mot) à « Dieu » (« dernier mot), passant par la « nef » (l’Eglise) et la « prière », Pierre Emmanuel nous donne sa conception de la liberté, où le Résistant qui se tait rejoint la « paix terrible » et la « liberté effroyable » de Dieu, un Dieu plus proche de l’Ancien Testament que de l’Evangile. La liberté de Pierre Emmanuel est une liberté mystique : les Résistants et les premiers chrétiens suivent le même itinéraire.