Théophile Gautier (1811 – 1872)
Emaux et camées (1852)
Là-bas, sous les arbres s’abrite
Une chaumière au dos bossu ;
Le toit penche, le mur s’effrite,
Le seuil de la porte est moussu.
La fenêtre, un volet la bouche ;
Mais du taudis, comme au temps froid
La tiède haleine d’une bouche,
La respiration se voit.
Un tire-bouchon de fumée,
Tournant son mince filet bleu,
De l’âme en ce bouge enfermée
Porte des nouvelles à Dieu.

Dans le bouillonnement littéraire du XIXe siècle, Théophile Gautier, d’abord romantique, devint l’un des chefs de file du Parnasse. Il s’agissait de développer l’art pour l’art, de privilégier la beauté, et de laisser de côté les sentiments, les états d’âme, les opinions…
Dans cette pépite, le langage est extrêmement simple, comme la chaumière sous les arbres. Les adjectifs sont rares. Les vers (octosyllabes) sont tranquilles et sans surprise, dans leurs rimes comme dans leurs césures. Il en résulte une ambiance générale de paix, de tranquillité. Seule exception : le cinquième vers contient une rupture syntaxique, comme dans le langage parlé.
Utilisant des mots de tous les jours, Gautier applique à la chaumière un champ lexical qui pourrait aussi bien décrire ses habitants : « s’abrite », « dos bossu », « penche ». A la troisième strophe, la respiration évoquée est celle du « taudis ». Inversement, « l’âme en ce bouge enfermée » désigne l’occupant de la maison, mais pourrait aussi bien concerner la maison elle-même.
Il insiste sur l’humilité, la lassitude, la pauvreté du couple chaumière / habitant : « sous les arbres », « dos bossu », « penche », « s’effrite », « fenêtre bouchée, « taudis », « fumée mince », « âme en ce bouge enfermée ».
Comme dans un sonnet, c’est le dernier vers qui révèle le véritable message : les nouvelles portées à Dieu. Souvenons-nous que le mot « Evangile » signifie « bonne nouvelle » : il s’agit de la nouvelle apportée par Dieu aux hommes. Ici, c’est l’inverse : la pauvre âme qui vit sous ce toit adresse à Dieu un message.
Une profonde quiétude se dégage de l’ensemble (« seuil (…) moussu », « tiède haleine », « tire-bouchon », « mince filet bleu »). La respiration évoquée au vers 8 est paisible, comme le souligne la diérèse (« respirati – on »).
Le lecteur comprend ainsi inconsciemment que le message ne peut être que de joie et de confiance…