Fernand Gregh (1873 – 1960)
Viens dans le soir clair, sur la route.
Il fait tiède, marchons un peu ;
Marchons, pas à pas, il fait bleu.
Appuie et pèse à mon bras, toute.
C’est l’heure vague où la nuit doute ;
Le vent du sud met l’ombre en feu :
L’extase où l’on croit sentir Dieu
Perle à nos fronts nus, goutte à goutte !
– Vois : une étoile pâle éclot
Au ras des collines, là-haut,
Et semble frémir de vertige :
Sur le doux coteau velouté,
C’est comme une fleur de clarté…
On se prend à chercher sa tige.
On ne peut pas dire que Fernand Gregh ait marqué son époque : ami de Marcel Proust, il a participé aux cercles littéraires du début du XXe siècle, sans jamais en être un personnage saillant. Il a quand même été élu (laborieusement) à l’Académie Française…
Il fut le fondateur de « l’école humaniste », qui s’opposait au vieux courant parnassien et au florissant symbolisme d’alors. Il eût aimé redonner au Romantisme son lustre d’antan…
Voici pourtant un sonnet bien proche de l’école symboliste. Nous sommes proches également de l’impressionnisme pictural. Plutôt que d’installer cette promenade dans le soir tombant, Fernand Gregh se contente de suggérer ; il nous installe dans une ambiance sans repères matériels, marquée par :
- La douceur : « tiède », « l’heure vague », « l’extase », « étoile pâle », « coteau velouté »,
- La chaleur : « il fait tiède », « vent du sud », « ombre en feu », « perle à nos fronts ».
- La clarté : « soir clair », « il fait bleu » (qui complète « il fait tiède », de façon à créer l’ambiance générale), « la nuit doute », « fleur de clarté »,
Le poème s’ouvre sur une injonction (« Viens ») émise par le poète. Le premier tercet commence par un tiret et par une autre injonction (« – Vois ») : c’est son amie qui prend la parole. Elle établit un pont entre l’ambiance de cette chaude soirée et l’étoile qui apparaît (Vénus ?). Le jeu de sonorités (« pâle étoile éclot ») et l’allitération en « l » accentue la douceur du moment, mais l’attention se porte désormais sur l’étoile naissante : elle est à la fois la métaphore (« fleur de clarté ») et la matérialisation (on aimerait la fixer en trouvant sa « tige ») de « l’extase où l’on croit sentir Dieu ».
Dans ce poème-dialogue, Fernand Gregh a arrêté le temps, comme l’arrêt sur image d’un flou-enchaîné où se confondent la promenade amoureuse et le moment mystique.
Nous sommes très proches de l’« heure exquise » de Verlaine !