Eugène Guillevic (1907 – 1997)
Terraqué (1942)
Les menhirs la nuit vont et viennent
Et se grignotent.
Les forêts le soir font du bruit en mangeant.
La mer met son goémon autour du cou – et serre.
Les bateaux froids poussent l’homme sur les rochers
Et serrent.

« Terraqué » est le premier recueil publié par Eugène Guillevic. L’adjectif « terraqué », formé sur les mots « terra » et « aqua », caractérise la matière formant notre planète. Le titre initialement choisi par le poète était « Argile ». « Terraqué », où l’on peut entendre « terré », « traqué », correspondait mieux à son état d’esprit : se souvenant une enfance pauvre et malheureuse sous l’autorité d’une mère trop sévère, il veut exprimer sa difficulté à appréhender le monde sensible. Le recueil paraît en 1942, où le Résistant Guillevic est effectivement traqué.
Dès sa parution le livre est admiré : il est en rupture avec le surréalisme hégémonique. Le style est épuré, les mots simples, mais l’ensemble révèle une pensée complexe et douloureuse.
Chantre de la Bretagne, Eugène Guillevic se souvient ici de son paysage natal.
La légende dit que les menhirs de Carnac sont une armée antique dont les soldats ont été pétrifiés par les dieux ou par un saint. Ces guerriers ont conservé le droit de se déplacer une nuit par an. C’est ainsi qu’ils vont et viennent dans l’esprit de Guillevic.
Dans ce monde nocturne (c’est-à-dire inquiétant), l’homme est un jouet à la merci d’objets qui le dominent : les menhirs, les forêts, la mer, les bateaux. L’angoisse transparaît dans chaque vers : « grignotent », « font du bruit en mangeant », « poussent », « serre » (cet étranglement étant répété)…
Le poète étend la légende à une mer cruelle, qui, elle aussi, va et vient, pousse les hommes sur les rochers et les emmène…