Edmond Haraucourt (1856 – 1941)
« Seul » (1891)
Il pleut sur la mer, lentement :
La mer crépite sous la pluie ;
Le ciel gris tombe en s’endormant
Vers la mer grise qui s’ennuie.
La vague et la vague qui suit
S’assoupissent comme les brises ;
Nulle brise et nul autre bruit
Que le frisson des gouttes grises.
Les gouttes pâles, en tombant,
Font des bulles sur les flots pâles
Où l’on croit voir nager un banc
De perles mortes et d’opales.
Suspendue au bord de l’embrun,
Comme un rêve qui se balance,
La voilure d’un bateau brun
Se désole au fond du silence.
Sur la mer, sur toute la mer,
Et par delà l’ombre des îles,
Il pleut des tristesses d’hiver
Et des renoncements dociles.
Tout un infini de douleurs
Tombe sur la vie embrumée :
Dans les larmes du monde en pleurs
Mon cœur pleure la bien-aimée.

Edmond Haraucourt a-t-il composé ce poème à Bréhat, où il avait fait construire une maison ? C’est possible, car si sa demeure y a été construite plus tard, il fréquentait l’île dès 1889, accompagnant son ami Ernest Renan…
L’atmosphère de ce poème est celle d’une profonde mélancolie, soulignée par :
- La grisaille des couleurs (« gris », « pâle », « brun », « ombre ») appliquées à tous les éléments du paysage (mer, ciel, bateau),
- La lenteur, voire l’immobilité du tableau (« lentement », « s’endormant », « s’ennuie », « s’assoupissent », « suspendue », « se balance »). Haraucourt accentue cette impression par divers procédés :
- L’allitération des « l », tout au long du poème,
- Les assonances des nasales, surtout à la première et à la quatrième strophe,
- La régularité sans heurt des vers (octosyllabes) et des rimes,
- Les nombreuses répétitions : « gris », « brise », « vague », « gouttes », « mer », « pleurs », « pâle » (opale). Celles-ci donnent une impression de déjà vu et de profond ennui.
Le poète expose progressivement sa mélancolie au cours des deux dernières strophes, en s’éloignant très doucement du paysage. Le champ lexical change ; il parle de « tristesses », de « renoncements », de « douleurs », de « larmes », toujours au pluriel, comme s’il s’agissait d’une accumulation de souvenirs douloureux…
Haraucourt nous guide lentement de la mer grise et de la pluie vers sa tristesse intime, qui n’apparaît explicitement qu’au dernier vers (« Mon cœur… »).
Toutefois, le poète ne semble pas éprouvé par un malheur particulier. Pourquoi en effet évoque-t-il « la » vie embrumée (et non « ma »vie) ? Pourquoi « la » bien-aimée, et non « ma » bien-aimée ?
Ainsi, la pluie pourrait être interprétée comme la métaphore des pleurs du poète, tandis que la grisaille générale du tableau représenterait la douleur de son âme. En réalité, c’est l’inverse : l’abandon du poète résulte de son imprégnation par la désolation du lieu et du moment…
Cela ne ressemble pas au spleen dévastateur de Baudelaire, mais plutôt à l’état d’esprit d’un poète transi par « l’âme bretonne »…