Stéphane Mallarmé (1842 – 1898)
Poésies (1899)
À la fenêtre recélant
Le santal vieux qui se dédore
De sa viole étincelant
Jadis avec flûte ou mandore,
Est la Sainte pâle, étalant
Le livre vieux qui se déplie
Du Magnificat ruisselant
Jadis selon vêpre et complie :
À ce vitrage d’ostensoir
Que frôle une harpe par l’Ange
Formée avec son vol du soir
Pour la délicate phalange
Du doigt que, sans le vieux santal
Ni le vieux livre, elle balance
Sur le plumage instrumental,
Musicienne du silence.

Voici une œuvre de circonstance qui a surpassé ses objectifs. Initialement intitulée « Sainte-Cécile jouant sur l’aile d’un chérubin » (patronne des musiciens), elle était destinée à la marraine de Geneviève Mallarmé, la fille du poète ; cette personne était baptisée Cécile.
Et tout d’abord, réécrivons en prose le tableau décrit par Mallarmé, en plaçant les mots dans l’ordre, et en éliminant au passage les incidentes : « La Sainte est à la fenêtre, étalant le livre du Magnificat : elle balance son doigt sur le plumage de l’Ange [du vitrail], dont [les ailes] forment une harpe ». Il s’agit d’une scène banale, transfigurée par le génie de Mallarmé qui nous emmène dans un univers autrement plus riche habité par :
- Les instruments du passé : « santal vieux » de la viole, « flûte ou mandore »,
- La prégnance du passé : « santal vieux », « livre vieux », « jadis » (deux occurrences) et de nouveau « vieux livre », « vieux santal » (avec inversion des adjectifs),
- La dévotion : « Sainte », « Magnificat », « vêpre et complie », « ostensoir », « Ange »,
- La délicatesse et la fragilité : « Sainte pâle », « délicate phalange », « plumage »
- La douceur de l’instant : « étalant », « se déplie », « ruisselant », « frôle », « vol du soir », « elle balance »,
Qu’en est-il de la musique ? L’attitude de la Sainte laisse à penser qu’elle s’en détache :
- La viole perd la dorure de son bois de santal,
- C’est « jadis » qu’étincelait la viole, et d’ailleurs les instruments appartiennent au passé,
- Et c’est « jadis » que ruisselait le magnificat,
- La harpe est formée de plumes (« plumage instrumental ») et ne produit donc aucun son,
- La Sainte balance son doigt sans le santal (de la viole) ni le livre de musique, donc sans musique possible,
- Elle est « Musicienne du silence ».
Le détachement progressif auquel s’abandonne le personnage est perceptible dans la construction du poème : celui-ci est composé d’une seule phrase, les deux points le séparant en deux parties :
- Dans la première, la musique et la gaieté sont encore présentes, par le souvenir du « santal (…) étincelant » et du « Magnificat ruisselant », par la construction identique des quatrième et huitième vers, formant un refrain. Le verbe de la proposition principale, « est » indique la présence active de la Sainte (emploi inhabituel du verbe « être » chez Mallarmé). Cependant, la vivacité de la musique contraste avec la pâleur du personnage ; d’autre part il s’agit bien d’une musique du passé, comme l’indique l’insistant adverbe « jadis », placé deux fois en évidence en début de vers.
- Les deux strophes suivantes sont d’une construction très différente. La phrase est incomplète, formée uniquement de propositions relatives (« que frôle… », « que (…) elle balance ») : elle est donc inachevée, comme l’intention de la Sainte, dont le seul mouvement (« elle balance ») reste en suspens.
Mallarmé ne nous renseigne pas sur l’état d’esprit réel de son personnage : mélancolie ? nostalgie ? rêverie ? lassitude ? quelle importance ? Il veut seulement nous plonger dans son silence inactif, provoquant un allongement du temps. Il utilise pour cela divers procédés :
- A l’exception du dernier, tous les vers sont liés au précédent ou au suivant par un rejet ou un enjambement. Perdant ainsi leur mètre, les octosyllabes s’allongent et se raccourcissent, sans rythme, comme en un temps sans repères.
- Seul, le dernier vers se suffit à lui même ; cependant Mallarmé y introduit une diérèse (« musici – enne »), terminant le poème sur une note allongée.
- La construction complexe de l’unique phrase et les qualificatifs inattendus (« viole étincelant », l’adjectif s’appliquant à « santal », « Magnificat ruisselant », « vitrage d’ostensoir », « plumage instrumental ») perturbent le lecteur, rendu ainsi plus sensible à la musique des mots et à l’arythmie des vers.
- L’obsédante allitération des « s », presque hypnotisante…
Toute sa vie, Stéphane Mallarmé a cherché l’absolu de l’art, la beauté, l’hermétisme esthétique… Ses poèmes, dit-il, perdent à être expliqués : ils se suffisent à eux-mêmes.
Il ne peut encore s’en empêcher dans cette œuvre de commande : laissez-vous guider par Cécile, sainte des musiciens, et par le poète qui vous invite, lecteur, à la beauté du silence…