Charles Baudelaire (1821 – 1867)
Les fleurs du mal (1857)
Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l’immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
– Est-il vrai que parfois le triste cœur d’Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?
Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie,
Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé,
Où dans la volupté pure le cœur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !
Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
– Mais le vert paradis des amours enfantines,
L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?
« Moesta et errabunda » signifie « Triste et errante ». Ce poème fait partie de la section « Spleen et idéal » des « Fleurs du Mal ».
Il est composé de six quintils en alexandrins (avec des rimes alternées). Dans chacune des strophes, les vers 1 et 5 se répètent.
L’architecture globale du texte semble assez simple :
- Les trois premières strophes nous parlent d’un « présent » et d’un « ici » détestables,
- Les trois suivantes d’un idéal inaccessible.
Cependant, la progression de la pensée du poète est plus subtile.
Dès le premier vers, Baudelaire introduit une « Agathe » abstraite, dont on ne sait rien sauf son nom, qui signifie « Bonté ». Outre cette valeur morale, elle symbolise également la pureté et la virginité (vers 4).
Il introduit également deux océans : le premier est celui d’une immonde réalité, le second celui de la splendeur.
Filant la métaphore, Baudelaire, dans la deuxième strophe, évoque une mer à deux visages :
- Elle est effrayante (« rauque chanteuse », « vents grondeurs »), faisant songer aux « gouffres amers » de « l’Albatros ».
- Elle est également maternelle (« berceuse ») et consolatrice.
Sans transition, le poète lance ensuite un appel : les « wagons » de la modernité (nous sommes en 1857) et les frégates de l’aventure sont priées de l’emporter loin de la « boue » de nos « pleurs ». Dans son appel, il s’éloigne d’Agathe, ici évoquée à la troisième personne. Le cœur d’Agathe est devenu « triste », à la fois à cause du constat d’une haïssable réalité, et de l’impossiblité d’y échapper.
Les troisième et quatrième strophes sont intimement liées par la notion d’éloignement : l’adverbe « loin », quatre fois répété, est renforcé par l’anaphore « où », grâce auquel Baudelaire évoque la perfection du paradis qu’il appelle (« paradis parfumé », « amour et joie », « volupté pure »).
Ce paradis n’est pas seulement éloigné sur le plan géographique, mais également dans le temps. C’est la fonction de la strophe 5 : l’éden est celui de l’enfance, il est idyllique et parfait. Sa perfection et sa plénitude sont celles de la synesthésie, stimulant les cinq sens :
- La vue : « vert paradis », « bouquets »,
- L’ouïe : « chansons », « violons », « voix argentine »,
- Le goût : « brocs de vin »,
- Le toucher : « baisers », « plaisirs pfurtifs »,
- L’odorat « paradis parfumé », « bouquets ».
L’allitération des « v » de la cinquième strophe souligne la vie intense qui habite ce paradis. En outre, la diérèse sur les « vi‑olons », fait redoubler le son « vie » (« vi-olons vibrant… »).
La cinquième et la sixième strophe sont habilement liées dans la même phrase. Par les points d’interrogation, Baudelaire souligne le caractère irrémédiablement lointain de ce paradis (plus loin que la Chine et l’Inde), inaccessible même aux appels de la poésie.
Le poème s’achève dans un râle multiforme, où se mêlent les « cris plaintifs », la « voix argentine » et la rude allitération des « r »…
On peut envisager la progression du poème sous une autre forme, plus subtile :
- Les strophes 1 et 4 se répondent : le « clair azur » est un miroir du « bleu, clair » de l’océan splendide ; ici le cœur « s’envole », là il « se noie »… Dans les deux passages, Baudelaire décrit ce qu’il appelle de ses vœux, éloigné certes, mais peut-être encore accessible…
- Les strophes 2 et 5 évoquent un autre univers ; il ne s’agit plus de l’envol vers un ailleurs, mais d’un retour dans le temps. La « mer », consolatrice et berceuse, ne serait-elle pas la « mère » protectrice des « amours enfantines » ? L’accès à « l’ailleurs » de l’océan est difficile, mais l’accès au passé est évidemment impossible…
- A moins que le bon chemin soit celui des strophes 3 et 6 : c’est la capacité de la poésie à nous emporter dans nos rêves, dans des wagons et des frégates rêvés, plus loin que l’Inde et la Chine…
Cependant, l’incantation à la belle Agathe, la douce prière musicale des paisibles alexandrins, la répétition lancinante des premier et dernier vers de chaque strophe sont sans résultat. Baudelaire brise lui-même son rêve dans les « cris plaintifs » des trois derniers vers. Le « spleen » reprend le dessus et va s’exposer dans les pages suivantes du recueil…