Francis Jammes (1868 – 1938)
De l’angelus de l’aube à l’angelus du soir (1898)
À Mademoiselle M. R.
C’était affreux ce pauvre petit veau qu’on traînait
tout à l’heure à l’abattoir et qui résistait,
et qui essayait de lécher la pluie
sur les murs gris de la petite ville triste.
Ô mon Dieu ! Il avait l’air si doux
et si bon, lui qui était l’ami des chemins en houx.
Ô mon Dieu ! Vous qui êtes si bon,
dites qu’il y aura pour nous tous un pardon
— et qu’un jour, dans le Ciel en or, il n’y aura
plus de jolis petits veaux qu’on tuera,
et, qu’au contraire, devenus meilleurs,
sur leurs petites cornes nous mettrons des fleurs.
Ô mon Dieu ! Faites que ce petit veau
ne souffre pas trop en sentant entrer le couteau…
S’il fallait choisir un poème, un seul, pour nous dire que la poésie est émotion,
S’il fallait choisir un poème, un seul, pour nous dire que des mots les plus simples viennent les larmes les plus chaudes,
S’il fallait choisir un poème, un seul, qui, nous faisant pleurer, nous dirait que notre cœur n’est pas tout à fait mort,
Ce serait un poème de Francis Jammes, et ce serait l’histoire de ce petit veau.
Elle rejoint, plus grande encore, de Prévert le cheval au pied cassé, celui de Paul Fort, mort d’un éclair blanc, le crapaud et l’âne de Victor Hugo, tous martyrisés.