Jean de la Fontaine (1621 – 1695)
Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins :
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents ;
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’Oût.
Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout, si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

Dans cette courte fable, La Fontaine nous présente un récit enlevé, en utilisant de nombreux procédés :
- L’alternance irrégulière des alexandrins et des octosyllabes, ces derniers étant réservés aux passages importants (ruptures dans le récit, morale),
- De nombreux rejets (« un peu de courage / Vous le fera trouver »…) et enjambements (« les fils vous retournent le champ / Deçà, delà, partout »…),
- Des ruptures de rythme à l’intérieur des vers (« D’argent, point de caché, mais le père fut sage »…),
- Des accumulations rythmées (« Creusez, fouillez, bêchez… », « Deçà, delà, partout… »),
- Le langage parlé (« les fils vous retournent le champ », « Gardez vous »),
- Le style direct (« Travaillez, prenez de la peine », « Gardez vous », « Remuez, …, ne laissez nulle place »),
- Une phrase sans verbe (« D’argent point de caché »).
Aucune pause dans cette histoire, ce qui met en évidence l’enthousiasme des enfants à leur travail, malgré la mort de leur père qui passe au second plan.
Le champ lexical est double :
- Celui des travaux des champs (« laboureur », « creusez, bêchez », « retournent le champ ») et du travail en général (« vous en viendrez à bout », « remuez »),
- Celui de l’opulence promise (« riche laboureur », « héritage », « rapporta davantage », « trésor »).
La morale nous est délivrée en deux parties : au début de la fable (« travaillez »), et à la fin : « le travail est un trésor », capital inépuisable (« c’est le fonds qui manque le moins »)…
Voulant insister sur le couple travail / trésor, La Fontaine évite de nous parler du triste contexte (la mort du laboureur) et de la rapacité des héritiers (la véritable motivation de leur énergie). Car nous sommes en visite dans une drôle de famille : « Le père mort », les fils n’ont qu’un idée en tête : trouver le trésor. Voilà des personnages que le chagrin n’étouffe pas ! Et un père qui connaissait bien ses enfants et avait de l’humanité une vision quand même assez vénale.
… Et La Fontaine est un petit coquin, et même un mystificateur car il a aussi écrit son épitaphe :
Jean s’en alla comme il était venu,
Mangea le fonds avec le revenu,
Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien le sut dispenser :
Deux parts en fit, dont il soulait passer
L’une à dormir et l’autre à ne rien faire.
Quel exemple devons-nous suivre ?
Qui faut-il croire, La Fontaine ou La Fontaine ?