Olivier de Magny (1524 – 1561)
Les souspirs (1557)
Gordes, que ferons nous ? aurons nous point la paix ?
Aurons nous point la paix quelquefois sur la terre ?
Sus la terre aurons nous si longuement la guerre,
La guerre qui au peuple est un si pesant faiz ?
Je ne vois que souldars que chevaulx et harnois,
Je n’ois que deviser d’entreprendre et conquerre,
Je n’ois plus que clairons que tumulte et tonnerre,
Et rien que rage et sang je n’entens et ne vois.
Les Princes au jourd’huy se jouent de noz vies,
Et quand elles nous sont après les biens ravyes
Ils n’ont pouvoir ny soing de nous les retourner.
Malheureux sommes nous de vivre en un tel age,
Qui nous laissons ainsi de maulx environner,
La coulpe ([1]) vient d’autruy mais nostre est le domage.
[1] « Coulpe », du latin « culpa » : faute.
Olivier de Magny était un ami de Joachim du Bellay, avec lequel il a séjourné à Rome entre 1553 et 1557, aux côtés de leur ami commun Jean-Antoine de Simiane, seigneur de Gordes. C’est à celui-ci que du Bellay s’adresse dans plusieurs sonnets de son recueil « Les Regrets ». Il se pourrait donc que le poème de Magny résulte de désaccords entre les trois amis…
Magny commence par s’insurger contre l’opinion de son camarade. Il est outré, scandalisé. Il oppose vigoureusement la paix à la guerre, citées chacune deux fois dans le premier quatrain. Contre l’aveuglement de Gordes, il répète : « aurons nous point la paix » « sus la terre » ?
Après ces interrogations indignées, il passe à la première personne pour décrire ce qu’il entend et voit. S’ensuit le deuxième quatrain dont le champ lexical est uniquement un vocabulaire de guerre : « souldars », « chevaulx », « harnois », « clairons », « tumulte », « tonnerre », « rage et sang »…
Dans une suite logique, il s’en prend aussitôt aux princes (premier tercet) avant de considérer le sort du malheureux peuple (deuxième tercet), auquel il s’identifie (« nostre est le domage »).
Pacifiste précurseur dans une société belliqueuse, Magny annonce et dénonce à l’avance les guerres de religion, qui commenceront en 1962, un an après la mort du poète. Quelques années plus tard, c’est Agrippa d’Aubigné, farouche guerrier, qui dénoncera les dommages causés au pays et au peuple par les guerres à répétition…