Stéphane Mallarmé (1842 – 1898)
A la nue accablante tu
Basse de basaltes et de laves
A même les échos esclaves
Par une trompe sans vertu
Quel sépulcral naufrage (tu
Le sais, écume, mais y baves)
Suprême une entre les épaves
Abolit le mât dévêtu
Ou cela que furibond faute
De quelque perdition haute
Tout l’abîme vain éployé
Dans le si blanc cheveu qui traîne
Avarement aura noyé
Le flanc enfant d’une sirène.
Ce poème figure à l’avant-dernière place dans l’édition des œuvres de Stéphane Mallarmé. D’une certaine manière, il est l’aboutissement de son approche du langage et de l’art poétique.
Il passe pour l’un des plus abscons de l’œuvre de Stéphane Mallarmé. Faut-il tenter de l’expliquer, sachant qu’on a toutes les chances de se tromper ? Ou se contenter du commentaire d’Arthur Symons (poète et critique gallois)
« Mallarmé était obscur moins en ce qu’il écrivait autrement qu’en ce qu’il pensait autrement que le vulgaire. Son esprit était elliptique, et ayant pleine confiance en l’intelligence de ses lecteurs, il négligeait les liens entre ses idées ».
Albert Thibaudet (critique littéraire du début du XXe siècle, spécialiste de Mallarmé) dit encore :
Le mot ne doit avoir qu’une valeur allusive, comme sur une vitre ne poser sur la page blanche qu’une buée d’émotion »…
Cependant, refermer un livre en renonçant à comprendre n’est guère satisfaisant… Tentons l’explication !
Un naufrage ?
La première explication qui vient à l’esprit est qu’il s’agit d’un naufrage. Le champ lexical semble en effet particulièrement limpide : « sépulcral naufrage », « écume », « épaves », « mât dévêtu », « perdition », « abîme », « noyé », « sirène ».
Le problème, c’est que la syntaxe adoptée par Mallarmé ne permet pas de trouver à cette histoire une signification maritime. A la rigueur, les deux quatrains racontent la perte d’un navire sur une « basse » (terme de marine désignant un haut fond rocheux). Mais que faire des deux tercets et de la « sirène – enfant » ?
Il faut trouver autre chose.
Le sens des mots
Les mots ont-ils un sens ou plusieurs ? Chez Mallarmé, c’est loin d’être toujours évident :
- « Nue » : s’agit-il d’une femme nue, d’un nuage, d’une nuée (humaine par exemple) ?
- « Accablante » : qui est visé par cet accablement ?
- « Tu » : dans le premier vers, il s’agit du participe passé du verbe taire (mais à la rime du vers 5, c’est bien le pronom personnel).
- « Basse » : doit-on comprendre l’adjectif féminin, la qualification d’une voix masculine, ou le terme de marine ?
- « Basaltes », « laves » : s’il s’agit d’un véritable naufrage, une « basse de basaltes et de laves » constitue un parfait décor. Mais Jean-Pierre Richard (le grand spécialiste de Mallarmé) nous aiguille vers d’autres explications. Intervenant à d’autres endroits de l’œuvre de Mallarmé, le basalte est à la fois bas et haut (=alte) ; il surgit dressé, prismatique, violemment expulsé des volcans et des profondeurs. La lave, quant à elle, est au contraire un écoulement visqueux.
- « Trompe » : adoptant l’hypothèse du naufrage, on peut y voir une conque servant d’alarme. Mais pourquoi serait-elle sans vertu ? Une trompe peut aussi désigner les voies sexuelles de la femme.
- « Cela » : est-ce un pronom démonstratif ou bien le passé simple du verbe « celer » (= cacher) ?
- « Furibond » : adjectif évoquant la « furie » et le « bond ».
La syntaxe
Comme souvent, Mallarmé a supprimé la ponctuation et les connecteurs qui auraient permis de remettre les mots dans l’ordre, de préciser leur nature (verbe ? nom ? adjectif ?).
Essayant malgré tout de retrouver nos repères habituels, on pourrait interpréter comme suit les deux quatrains : Un sombre naufrage a aboli le mât du navire, devenu épave. La trompe ne marchait pas bien (sans vertu) ; par conséquent ce naufrage a été tu et l’humanité (la « nue », mais pourquoi accablante ?) n’a pas été tenue au courant… Soit. Mais que faire des « échos esclaves », de l’« écume », de « tu y baves » ? Et que faire surtout des deux tercets ?
Or Bertrand Marchal, autre spécialiste de Mallarmé, nous explique :
« La lecture-réflexe, celle que vous avez acquise à l’école, ne vous est d’aucun secours, vous devez acquérir une deuxième compétence de lecture lorsque le sens ne va plus de soi, c’est-à-dire une lecture réflexive. (…) Par exemple, Mallarmé supprime le verbe et met en contact le sujet et le prédicat. C’est au lecteur de faire le travail pour restituer le rapport qui existe entre les deux éléments apposés. Alors, il prend conscience que lire, c’est toujours relier, c’est établir des relations entre les mots. »
Le sens des quatrains
Stéphane Mallarmé a cependant laissé deux indices.
Le premier tercet commence par le mot « ou ». Par conséquent, il y a une histoire avant ce « ou », et une autre après. Si c’est de naufrage qu’il s’agit, alors il faut envisager deux naufrages.
Les mots « y baves » m’aiguillent sur le premier vers d’un poème de Rimbaud (le cœur supplicié), où il évoque le viol dont il a été victime ([1]) :
Mon triste cœur bave à la poupe
Or, comme dans le poème de Rimbaud, les quatrains de Mallarmé sont emplis d’écoulements : « laves », « écume », « baves », mais également de références sexuelles : « basalte » (une pierre dressée), « trompe », « mât dévêtu ». On y trouve aussi des termes évoquant un acte sexuel avili : « échos esclaves », « sans vertu », « sépulcral », « épaves »…
Il pourrait donc s’agir d’une réflexion sur le viol. Le premier vers serait peut-être une référence au vulgum pecus (la « nue » = la nuée = la multitude) enclin à accabler la victime d’un viol, ou taisant le crime (le « sépulcral naufrage ») : Rimbaud a subi cette situation et Mallarmé connaissait certainement son poème ([2]). Cette interprétation explique les « échos esclaves » (des cris de souffrance) ; elle éclaire aussi « Par une trompe sans vertu » (par une voie « sépulcral(e) », non destinée à l’acte sexuel).
Pierre Larthomas (un spécialiste du langage dramatique) propose une autre hypothèse : celle d’amours vénales et dégradantes. La « nue accablante » est alors une femme soumise ou une prostituée.
La « Suprême entre les épaves » désigne la personne violée ou la femme nue, qui abolit le « mât dévêtu », c’est-à-dire le réduit à néant (la thématique du néant est très fréquente chez Mallarmé).
Les deux explications éclairent également le deuxième vers :
Basse de basaltes et de laves.
Pour moi il s’agit d’une voix de basse (du violeur ou du mâle), en érection puis se répandant, l’assonance « a » imitant les halètements auxquels répondent les « échos esclaves ».
Le sens des tercets
Comment interpréter les tercets ? Les éminents spécialistes, s’ils ont souvent une explication cohérente des quatrains, se contentent la plupart du temps d’approximations pour la fin du poème.
Remarquons pourtant que les champs lexicaux des quatrains et des tercets se répondent :
- Perdition / naufrage,
- Ecume / blanc cheveu
- Noyé / baves
- Trompe / abîme
Mais l’ambiance sombre du début (« accablante », « basaltes », « laves », « sépulcral », « épaves ») laisse place à une évocation plus sereine (« éployé », « blanc cheveu », « flanc enfant d’une sirène »). Pourquoi ?
La scène d’amour primordiale, celle des tercets, fait intervenir une « sirène », une presque enfant ; c’est une scène d’amour inachevé. Pierre Larthomas parle même d’un coïtus interruptus : « l’abîme », métaphore du sexe féminin, a été vainement « éployé » (c’est-à-dire offert), puisque c’est le flanc de la sirène qui aura été noyé…
Cette rencontre fut un ratage : « faute de perdition haute » (dans le sens du latin « alta », profonde), c’est « furibond » que le personnage masculin va ensuite s’en prendre à un(e) autre.
L’événement évoqué dans les quatrains fait donc suite à celui des tercets. J’interprète la deuxième introduction « Ou cela » comme le passé simple du verbe « celer ». Elle répond ainsi au participe passé « tu ».
La chronologie des faits décrits est donc la suivante :
- Le personnage masculin a échoué dans sa relation avec la « sirène »,
- Furibond, il s’en prend à un second personnage, qu’il viole ou soumet,
- Ce dernier personnage garde le secret.
Conclusion
Finalement, ce sonnet décrit bien un naufrage, celui d’un être bestial incapable d’empathie, traitant les femmes comme des objets.
Mon interprétation m’appartient : elle ne prétend pas reproduire ce que le poète a voulu signifier.
Elle fait seulement partie du champ des possibles.
Car la langue de Mallarmé est allusive, suggestive ; le poète travaille la distance au réel, la polysémie, les connotations, voire la dissimulation. Certains mots ou concepts sont fréquents dans son œuvre, révélant ses obsessions ou ses angoisses :
- « L’abolition », par exemple est une représentation du néant, que veut parvenir à peindre Mallarmé.
- « L’écume » (« substance mère de Vénus », selon Jean-Pierre Richard) représente la légèreté, l’innocence, vierge, féconde, volatile, érotique.
- La chevelure (ici : le « si blanc cheveu qui traîne ») est souvent utilisé comme une allégorie du corps féminin, en général désirable.
Ainsi, derrière ce sonnet se cache une partie des représentations qui fascinent Mallarmé dans sa recherche poétique.
Interpréter « A la nue accablante tu », en toute fin des recueils de Mallarmé, c’est se dire que, au fil des poésies, on a vraisemblablement laissé échapper l’essentiel du foisonnement de sa pensée, lui qui disait, amoureux des mots et de la langue :
« Le monde est fait pour aboutir à un beau livre ».
Il n’a jamais dit : « un livre compréhensible par tous » !
[1] Voir page 202.
[2] Mais il se peut aussi que je projette une explication à la lumière de l’actualité du XXIe siècle.