Henri Michaux (1899 – 1984)
Épreuves, exorcismes (1940 – 1944)
Tandis que j’étais dans le froid des approches de la mort, je regardai comme pour la dernière fois les êtres, profondément.
Au contact mortel de ce regard de glace, tout ce qui n’était pas essentiel disparut.
Cependant je les fouaillais, voulant retenir d’eux quelque chose que même le Mort ne pût desserrer.
Ils s’amenuisèrent et se trouvèrent enfin réduits à une sorte d’alphabet, mais à un alphabet qui eût pu servir dans l’autre monde, dans n’importe quel monde.
Par là, je me soulageai de la peur qu’on ne m’arrachât tout entier l’univers où j’avais vécu.
Raffermi par cette prise, je le contemplais invaincu, quand le sang avec la satisfaction, revenant dans mes artérioles et mes veines, lentement je regrimpai le versant ouvert de la vie.
Henri Michaux a vécu la guerre dans le sud de la France. Le recueil « Epreuves, exorcismes » regroupe les œuvres écrites durant cette période ; il y évoque la période de l’occupation, qu’il a vécue comme une tragédie :
« Je vous écris d’un pays autrefois clair. Je vous écris du pays du manteau et de l’ombre. Nous vivons depuis des années sur la Tour des pavillons en berne. Oh ! Été, été empoisonné ! Nous nous sommes regardés dans le miroir de la mort. ».
Dans « Alphabet », il nous livre une manière d’observer les hommes et d’y débusquer l’essentiel. Il le fait dans le contexte désespérant de la guerre. Le poème commence en effet par le « froid » de la « mort », par le « contact mortel de ce regard de glace », par l’éventualité de « la dernière fois »..
Alors que le fantastique est absent de ce texte, il faut cependant s’interroger sur le sens du verbe « fouailler ». La définition du Robert en est : « Frapper de coups de fouet répétés ». Mais, selon la manière dont Michaux crée souvent ses néologismes (par rapprochement des sonorités), on doit également retenir le sens de « fouiller ». C’est une façon d’exprimer qu’il veut aller jusqu’au fond de l’être humain. Il veut, coûte que coûte, en extraire quelque chose que « le Mort » ne veut pas lâcher.
Qui est ce Mort (à majuscule) qui n’est pas la mort nommée au premier vers ?
Il est tout à la fois l’homme privé de vie véritable dans le contexte de la guerre, le suc essentiel de la personne humaine en général, et ce qui reste quand l’humain est débarrassé du panorama qui l’entoure. Michaux distinguait en effet le « panorama autour de la tête » et le « panorama dans la tête ». C’est ce dernier qui intéresse le poète. Mais alors que son œuvre nous montre en général un chercheur qui utilise les moyens du rêve, de l’imagination, du fantastique, « Alphabet » nous révèle plutôt un regard d’entomologiste, une observation rigoureuse, peut-être rendue nécessaire par le contexte particulier.
Le résultat de la recherche soulage et raffermit Henri Michaux, initialement effrayé. Au lendemain de la guerre, il considère que les êtres disposent encore de l’alphabet, du langage de base qui servira à reconstruire. L’univers est invaincu, il va pouvoir renaître, et le poète regrimper vers la vie…
… Et vers une œuvre qu’il poursuivra jusqu’en 1984, dégagé des affres de la guerre et de l’occupation.