Henri Michaux (1897 – 1982)
Transition (1935)
D’abord il l’épie à travers les branches.
De loin, il la humine, en saligorons, en nalais.
Elle : une blonde rêveuse un peu vatte.
Ça le soursouille, ça le salave,
Ça le prend partout, en bas, en haut, en han, en hahan.
Il pâtemine. Il n’en peut plus.
Donc, il s’approche en subcul,
L’arrape et, par violence et par terreur la renverse
sur les feuilles sales et froides de la forêt silencieuse.
Il la déjupe ; puis à l’aise il la troulache,
la ziliche, la bourbouse et l’arronvesse,
(lui gridote sa trilite, la dilèche).
Ivre d’immonde, fou de son corps doux,
il l’envanule et la majalecte.
Ahanant éperdu à gouille et à gnouille
– gonilles et vogonilles –
il ranoule et l’embonchonne,
l’assalive, la bouzète, l’embrumanne et la goliphatte.
Enfin ! triomphant, il l’engangre !
Immense cuve d’un instant !
Forêt, femme, ciel animal des grands fonds !
Il bourbiote béatement.
Elle se redresse hagarde. Sale rêve et pis qu’un rêve !
« Mais plus de peur, voyons, il est parti maintenant le vagabond…
et léger comme une plume, Madame. »

S’il existe un auteur inclassable, c’est Henri Michaux : poète certes, mais aussi voyageur, dessinateur, détruisant ses œuvres de jeunesse, expérimentant l’écriture sous éther et sous mescaline, haïssant la musique, fuyant le monde, refusant qu’on le photographie.
Et surtout, surtout, ce n’est pas un surréaliste ! Malgré les apparences, le viol dont il est question ici n’a rien à voir avec les nuages surréalistes. Il est affreusement réel.
Le poète s’attache évidemment à décrire l’horreur de la scène. Son mode d’écriture lui donne un regard tout à fait particulier : il invente des mots dont on devine le sens approximatif, le geste qu’ils recouvrent grâce à leur sonorité. Par leur rapprochement avec des termes existants, ces vocables en deviennent parfois plus atroces, plus descriptifs, plus précis que les originaux, par exemple :
- Humine : humer, humide, urine, ruminer, humilier,
- Salave : salaud, salit, salive, bave,
- Nalais : narine, palais, laid, halètement,
- Saligorons : saligaud, salive,
- Subcul : succube, cul, dessous,
- Troulache : trou, détrousser, lâche,
- Malajecte : malaxer, masturber, maltraiter, éjaculer, éjecter…
Ces mots alternent avec la véritable description de la situation, lorsque celle-ci peut être précisée sans choquer :
« D’abord il l’épie à travers les branches »,
« Il n’en peut plus »,
« sur les feuilles sales et froides de la forêt silencieuse »,
« Ivre d’immonde, fou de son corps doux »,
« par violence et par terreur la renverse ».
Henri Michaux confère ainsi un peu plus de réalité à ses inventions.
Dans les derniers vers, peu à peu, les néologismes disparaissent :
- La jouissance du violeur fait appel à une seule invention : « engangre », comme engranger (donc une idée d’appropriation, d’objet que l’on entasse au milieu d’autres), engendrer (rappel de l’acte sexuel), gangrène (l’idée de pourrir, d’abaisser la femme), mais aussi engrosser, enfoncer, voire (hélas) enculer.
- Le mot « cuve » figure bien dans le vocabulaire courant, mais il est détourné de son sens. Il évoque ici un homme ivre qui cuve son vin en un instant, ou une cuve où l’on a déversé un trop plein. En même temps, il semble ramener le violeur dans le langage ordinaire, donc dans la réalité après son geste hors de sens.
- Le dernier mot inventé est « bourbiote » (boue, bourbier, bourré, barbotte…), vilainement, mais sans doute avec réalisme, associé à « béatement ». C’est sur ce dernier adverbe que le violeur quitte la scène !
Dans la banalité du propos, les trois derniers vers, en français académique, sont atroces. Ils évoquent tout à la fois la détresse de la victime, son sentiment de culpabilité, la désinvolture de la société, la future impunité du criminel…
La poésie, dit-on, est la rencontre d’un poète, d’une langue et d’un monde. Mais que peut dire un poète lorsque ce monde est indicible ? Doit-il renoncer ? Quel langage humain peut exprimer la bestialité humaine ?
Henri Michaux propose sa solution : les borborygmes immondes sont réels, la langue des gens raisonnables renonce à la réalité…
Il faut relire « Fileuse » de Marceline Desbordes-Valmore, « Le cœur supplicié » de Rimbaud et « A la nue accablante tu » de Mallarmé : toutes les sensibilités sont utiles pour refuser le crime.