Hégésippe Moreau (1810 – 1838)
Hélas, si j’avais su lorsque ma voix qui prêche
T’ennuyait de leçons, que, sur toi rose et fraîche
Le noir oiseau des morts planait inaperçu,
Que la fièvre guettait sa proie, et que la porte
Où tu jouais hier te verrait passer morte…
Hélas, si j’avais su !…
Je t’aurais fait, enfant, l’existence bien douce,
Sous chacun de tes pas j’aurais mis de la mousse ;
Tes ris auraient sonné chacun de tes instants ;
Et j’aurais fait tenir dans ta petite vie
Un trésor de bonheur immense à faire envie
Aux heureux de cent ans.
Loin des bancs où pâlit l’enfance prisonnière,
Nous aurions fait tous deux l’école buissonnière.
Dans les bois pleins de chants, de parfum et d’amour ;
J’aurais vidé leurs nids pour emplir ta corbeille ;
Et je t’aurais donné plus de fleurs qu’une abeille
N’en peut voir en un jour.
Puis, quand le vieux Janvier, les épaules drapées
D’un long manteau de neige, et suivi de poupées,
De magots, de pantins, minuit sonnant accourt ;
Au milieu des cadeaux qui pleuvent pour étrenne,
Je t’aurais fait asseoir comme une jeune reine
Au milieu de sa cour.
Mais je ne savais pas… et je prêchais encore ;
Sûr de ton avenir, je le pressais d’éclore,
Quand tout à coup, pleurant un long espoir déçu,
De tes petites mains je vis tomber le livre ;
Tu cessas à la fois de m’entendre et de vivre…
Hélas ! si j’avais su !
Poète maudit, trop indépendant, bohème, traîne-patins, ne se pliant à aucune règle, aucune profession, aucun groupe, vivant d’eau fraîche et de poésie, Hégésippe Moreau n’a jamais été vraiment adulte ni heureux. Négligeant les protections dont il aurait pu bénéficier, il est mort tuberculeux à 28 ans.
Incompris de son vivant, perpétuel inadapté, il laisse une œuvre inachevée, aujourd’hui oubliée… Sainte-Beuve dit de lui :
« Il allait, selon toute probabilité, s’il avait vécu, devenir un maître, mais il ne l’était pas encore. »
Son ami Sainte-Marie Marcotte écrit :
« Il subit sans relâche le supplice de Sisyphe, condamné à rouler un rocher du fond d’un abîme au sommet d’une montagne : le rocher retombait toujours. »
La « cousine de sept ans » a-t-elle existé ? Ce n’est pas certain : ses biographes n’en parlent pas.
Le poème est écrit en alexandrins classiques (les hémistiches sont bien en place), chaque strophe se terminant par un hexasyllabe. Dans les strophes 2, 3 et 4, ce dernier vers est lié au précédent par un enjambement : le rythme s’en trouve ainsi ralenti, laissant le temps à la mélancolie d’atteindre l’esprit du lecteur. La musique régulière du poème est soulignée par des jeux de sonorités : allitérations en « t » (deuxième strophe) et en « p » (quatrième).
C’est la mort qui habite la première strophe. Elle laisse la place ensuite à une évocation attendrie de la petite fille. Hégésippe fait progresser son récit, du rire de la fillette à son trône de reine (cinquième strophe), en passant par les cadeaux de la nature.
Quittant sa bouffée de tendresse, le poète revient à la fin sur sa tristesse du début (« Hélas, si j’avais su » !). Il regrette surtout son attitude d’adulte trop sérieux : « ma voix qui prêche », « je prêchais encore ». Rapprochant cette attitude des vers :
Loin des bancs où pâlit l’enfance prisonnière,
Nous aurions fait tous deux l’école buissonnière,
on lit le message qui était certainement essentiel pour l’auteur : tendre et doux, malheureux d’être malheureux, loin de sa vie de bâton de chaise, il aurait certainement aimé faire le bien autour de lui…
Il avait beaucoup de choses à dire, Hégésippe Moreau ! Il n’en a pas eu le temps.