Alfred de Musset (1810 – 1857)
Premières poésies – La coupe et les lèvres (1829 – 1835)

Aimer, boire et chasser, voilà la vie humaine
Chez les fils du Tyrol, — peuple héroïque et fier !
Montagnard comme l’aigle, et libre comme l’air !
Beau ciel, où le soleil a dédaigné la plaine,
Ce paisible océan dont les monts sont les flots !
Beau ciel tout sympathique, et tout peuplé d’échos !
(…)
Tu n’as rien, toi, Tyrol, ni temples, ni richesse,
Ni poètes, ni dieux ; — tu n’as rien, chasseresse !
Mais l’amour de ton cœur s’appelle d’un beau nom :
La liberté ! — Qu’importe au fils de la montagne
Pour quel despote obscur envoyé d’Allemagne
L’homme de la prairie écorche le sillon ?
Ce n’est pas son métier de traîner la charrue ;
Il couche sur la neige, il soupe quand il tue ;
Il vit dans l’air du ciel, qui n’appartient qu’à Dieu.
— L’air du ciel ! l’air de tous ! vierge comme le feu !
Oui, la liberté meurt sur le fumier des villes.
Oui, vous qui la plantez sur vos guerres civiles,
Vous la semez en vain, même sur vos tombeaux ;
Il ne croît pas si bas, cet arbre aux verts rameaux.
Il meurt dans l’air humain, plein de râles immondes,
Il respire celui que respirent les mondes.
Montez, voilà l’échelle, et Dieu qui tend les bras.
Montez à lui, rêveurs, il ne descendra pas !
Prenez-moi la sandale, et la pique ferrée :
Elle est là sur les monts, la liberté sacrée.
C’est là qu’à chaque pas l’homme la voit venir,
Ou, s’il l’a dans le cœur, qu’il l’y sent tressaillir.
« Invocation » est un long poème dédié au Tyrol, où Musset explore les différents visages qu’il retient de ce massif montagneux. Il y dessine un pays idéal, où les hommes sont fiers et sauvages, un pays pur et « sans tache », « clair comme un miroir », qu’il oppose à l’Italie présentée comme une « Messaline », « sous les baisers pâlie », une prostituée,
Et qui n’a pas le temps de nouer sa ceinture
Entre l’amant du jour et celui de la nuit.
Dans l’extrait choisi, Musset utilise le Tyrol comme une allégorie de la liberté, dans la conception que pouvaient s’en faire les romantiques.
Pour construire son propos, Musset oppose :
- Les « fils du Tyrol », « peuple héroïque et fier », « fils de la montagne » : ils sont sauvages, naturels, libres. Leurs occupations les unit à la nature : aimer, boire, chasser, « coucher sur la neige », souper, tuer.
- Le citadin / laboureur, homme de la « plaine » « dédaignée » par le soleil : son univers est mortifère (« guerres civiles », « tombeaux », « râles immondes ») ; il est esclave (il « traîne la charrue » pour un « despote »). Dans la deuxième partie de l’extrait les allitérations en « v » insistent sur le dédain avec lequel Musset les apostrophe (« vous qui… », « vos guerres civiles », etc…). De même, la juxtaposition des « m » et des nasales évoque un monde obscur et inquiétant (« immondes », « tombeaux », « meurt », « mondes »…).
Après le Tyrolien sauvage et le citadin corrompu, Musset introduit un troisième type d’homme : c’est le « rêveur », montant vers la « liberté sacrée ». Car, dans cette fantasmagorie, seul le poète romantique est appelé à comprendre :
- Le montagnard vit sa liberté, mais se contente d’en jouir béatement.
- Le citadin / laboureur veut la liberté mais n’en construit que de sombres copies.
Superposée sur l’évocation des trois groupes humains, Musset décrit trois univers, passant de l’un à l’autre selon les besoins de son développement :
- Le Tyrol, « terre de glace, amante des nuages », « tout sympathique »,
- La plaine / ville, pleine de « fumier », de « guerres civiles », de râles immondes »,
- L’air du ciel, « qui n’appartient qu’à Dieu », où Dieu « tend les bras ».
C’est dans ce dernier univers que le lecteur / rêveur / poète est invité à trouver la vraie liberté.
La liberté de Musset est donc hors du temps et des lieux, elle est idéale (« sacrée »), dégagée de tout contexte historique. Elle existe par elle même, seule une élite peut y avoir accès…
Elle se révèle donc un concept romantique, platonicien en diable, parfaitement inefficace !