Anna de Noailles (1876 – 1933)
Le Cœur innombrable (1901)
Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !
Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace !
Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
– S’élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.
Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,
Et comme l’aube claire appuyée au coteau
Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…
Anna de Noailles, grande bourgeoise, puissante intellectuelle, comblée d’honneurs, tenant salon à Paris pour l’élite littéraire du début du XXe siècle, est connue pour sa poésie lyrique, sa passion de la nature, de la beauté, sa réflexion sur la mort…
« La vie profonde » est extrait de son premier recueil : Anna est encore une toute jeune fille. Cela explique peut-être l’émotion qui la submerge. En effet, elle n’envisage de relation à la nature qu’en laissant ouvertes toutes les portes de sa sensibilité.
Les verbes sont tous à l’infinitif : elle exprime ainsi la simplicité de son approche, presque primitive, fruste ; elle refuse de compliquer inutilement son discours. Ces verbes sont « existentiels », à l’opposé de toute idée de possession, de domination : « être », « sentir », « affluer », « vivre », « boire », « s’élever », « pencher »…
Il n’y a pour elle d’autre voie que la fusion avec la nature, indiquée par la pénétration humaine dans l’intimité profonde de la nature : « arbre humain », « buée humaine », « sentir (…) l’air, le feu et le sang », « le sel ardent des embruns et des pleurs », « sentir (…) la sève universelle affluer dans ses mains »…
Dans cette communion, tous les visages la nature, même sombres ou contradictoires, sont une source d’émotion positive :
- « par la nuit paisible et par l’orage »,
- « des embruns et des pleurs »,
- « la joie et la douleur »…
Il en résulte un tourbillon, une perte de repères ; ainsi, Anna écrit « s’élever au réel et pencher au mystère », à rebours du bon sens : « s’élever au mystère et se pencher sur le réel » !
Cependant, contrairement peut-être à la conclusion qu’en aurait déduite un romantique exalté, Anna de Noailles, dans la dernière strophe revient à l’inspiration poétique. Faire le plein d’émotions pures, exacerber sa sensibilité conduit à nourrir une vraie flamme : le rouge brûlant habite les vers 13 et 14 (« pourpre soir », « couleurs de cerise », « cœur vermeil », « couler la flamme »), comme les visages d’un couple redescendant de l’extase. Dans les deux derniers vers, c’est donc l’aube claire qui laisse rêver l’âme après la furia fusionnelle avec la nature.
La poétesse admet donc de se laisser passionnément emporter dans ses émotions et sa sensibilité, mais c’est assise, rêveuse au bord du monde qu’elle délivre son message.
« La vie profonde » n’est pas seulement une réflexion sur la nature, c’est aussi un message sur l’art poétique, sur les relations entre les deux, aussi complexes que les pensées d’Anna, rêveuse enflammée.
L’âme et le rêve se nourrissent de la communion avec la nature, voilà le sens de « la vie profonde » !