Anna de Noailles (1876 – 1933)
Le Cœur innombrable (1901)
Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n’aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L’eau luisante et la terre où la vie a germé.
La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.
J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne
Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,
Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés.
Je suis venue à vous sans peur et sans prudence
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d’animal.
Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon cœur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.
Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,
J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.
Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.
Ah ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,
Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l’amour…
Ce poème, écrit en 1895, est le deuxième du recueil « le cœur innombrable ». Il représente la profession de foi d’une poétesse naissante, qui ne démentira jamais son amour de la nature.
Comme nombre de poèmes de ce recueil, celui-ci est écrit en alexandrins très doux, lisses et réguliers. On a reproché à Anna de Noailles la pauvreté des ses rimes, mais elles sont ici parfaitement alternées (masculines et féminines) dans chaque quatrain, ce qui renforce l’impression de plénitude et de simplicité. Une simplicité encore accentuée par les choix syntaxiques :
- Le temps est presque partout du passé composé, donc un langage parlé, facilement accessible.
- Les phrases sont faciles d’accès (sujet – verbe – compléments).
- Les adjectifs sont presque inexistants.
- Les mots sont courants, sans recherche savante.
De plus, Anna s’exprime à la première personne, en discours direct, son interlocutrice étant la nature, avec laquelle la relation est personnelle, intime, presque religieuse et presque fusionnelle (ce dernier aspect étant plus puissant dans bien d’autres de ses poésies sur le même sujet).
Cependant, la simplicité de la langue cache un contenu complexe, que la poétesse détaille sans ostentation.
Elle joue du mélange des sens (synesthésie) dans la description de la relation :
- « La lumière des jours et la douceur des choses »,
- « Appuyée à la beauté du monde »,
- « Ma vie a répandu des parfums et des chants »,
- « J’ai tenu l’odeur ».
Elle multiplie les antithèses, sans brutalité :
- « Orgueil et simplicité »,
- « Sans peur et sans prudence »,
- « Toute joie et toute connaissance »,
- « Votre âme impétueuse aux ruses d’animal »,
- « La belle impatience et le divin vouloir » (avec la dièrèse qui adoucit l’ « impati-ence »).
La puissance de la vie est discrètement évoquée à plusieurs reprises :
- « La vie a germé »,
- « Plaines fécondes »,
- « Ma vie »,
- « Qui font naître »,
- « Je vous tiens toute vive ».
L’ensemble du discours est révélateur d’une personne qui se donne toute à la nature, dont la déification est renforcée par le « vous » de politesse :
- « L’offrande à la Nature » (le titre, avec la majuscule à « Nature »)
- « Nature (…) sur qui les cieux reposent »,
- « J’ai porté vos soleils »,
- « Je suis venue à vous »,
- « Mon cœur (…) qui vous offre »,
- « Soumise »,
- « Divin vouloir ».
L’approche presque mystique tend à se dissoudre à la fin du poème. Dans l’avant-dernière strophe, elle cède la place à une expression amoureuse (« les désirs qui brûlent dans vos soirs »). Et surtout, l’exclamation « Ah ! », dans le dernier quatrain introduit une brisure dans la lumière du message. Anna de Noailles, poétesse de 19 ans, s’exprime comme si elle avait déjà accumulé une longue expérience, déjà définitive… Elle recentre ainsi son discours sur sa personne et sur des interrogations existentielles qu’elle exprimera dans bien d’autres œuvres à venir.
Lyrisme limpide, joyeux, fidélité à une poétique éprouvée, relation fusionnelle à la nature, personnalité inquiète… Tous les germes d’une grande œuvre sont déjà présents !