Georges Pérec (1936 – 1982)
La disparition (1969)
A noir (un blanc), I roux, U safran, O azur :
Nous saurons au jour dit ta vocalisation :
A, noir carcan poilu d’un scintillant morpion
Qui bombinait autour d’un nidoral impur,
Caps obscurs ; qui, cristal du brouillard ou du Khan,
Harpons du fjord hautain, Rois Blancs, frissons d’anis ?
I, carmins, sang vomi, riant ainsi qu’un lis
Dans un courroux ou dans un alcool mortifiant ;
U, scintillations, ronds divins du flot marin,
Paix du pâtis tissu d’animaux, paix du fin
Sillon qu’un fol savoir aux grands fronts imprima ;
O, finitif clairon aux accords d’aiguisoir,
Soupirs ahurissant Nadir ou Nirvâna :
O l’omicron, rayon violin dans son Voir !
Georges Pérec n’était pas un poète : membre de l’Oulipo, il était un romancier passé maître dans l’écriture à contraintes.
L’un de ses premiers romans est un lipogramme de trois cents pages : « la disparition », un texte où il manque une lettre, la lettre « e », pourtant la plus fréquemment utilisée dans la langue française.
Ce n’est pas seulement un exercice de virtuose. L’auteur s’y livre à une réflexion sur l’absence et l’impossibilité de combler le vide laissé par un être aimé (les parents – juifs – du petit Georges ont disparu pendant la guerre…).
Dans son ouvrage Pérec complique à loisir la contrainte qu’il s’est donnée. Ainsi, il reprend des poèmes comme « Brise marine » (Stéphane Mallarmé), « Booz endormi » (Victor Hugo), « les chats » (Baudelaire).
« Vocalisation » est une réécriture particulièrement talentueuse du célèbre sonnet d’Arthur Rimbaud « Voyelles ». Prenez le temps de comparer les deux textes vers par vers : c’est surprenant !
Remarquez par exemple comment Rimbaud nous conduit de l’alpha vers l’oméga (le « grand O »), alors que Pérec se contente de nous emmener jusqu’à l’omicron (le « petit O ») !
