Georges Perros (1923 – 1978)
Poèmes bleus – Marines (1962)
(…)
Il y a un proverbe breton
Qui dit que la poésie est plus forte
Que les trois choses les plus fortes
Le mal le feu et la tempête
Et c’est bien la poésie
Qui s’est enfoncée jusqu’à la garde
Dans la gorge de la Bretagne
De la baie du Mont Saint-Michel
A Locmariaquer
Mais qu’est-ce que la poésie
Le proverbe ne le dit pas
Elle est peut-être je m’avance
Les sables ici sont mouvants
Elle n’est peut-être
Que ce qui ne s’oublie pas
Ce qui ne se découvre que les yeux fermés
Le jour et la nuit ensemble
Derrière une porte condamnée
Qui ne peut jamais s’ouvrir
Que si on ne la force pas
(…)
« Marines » est une longue réflexion sur la relation que Georges Perros entretient avec la Bretagne.
Il aime la manière dont les Bretons s’expriment et il consacre de nombreux vers aux mots, au langage, à la poésie, et à la relation particulière qui, selon lui, marie Bretagne et poésie :
Ecoute ces mots qui ont des gueules terribles
Comme on en voit sur les calvaires
Ou dans les romans de Victor Hugo
(…)
Respire ami et songe encore à d’autres mots
Ceux-là câlins, mots de laine
Oiseaux sous la langue
Qui disent le printemps marin
La gentillesse armoricaine
Qui tutoie l’univers entier
(…)
Laisse-toi prendre dans ces mots
Comme dans une algue marine
Qui va sa vie au gré des flots
Mots de granit et mots de laine
Entre le sauvage et le tendre
Entre le roc contre lequel
La mort elle-même
Se fracasserait son crâne stupide
(…)
Baigne-toi d’abord dans ces mots
Qui sentent bon la terre humide,
Mots qui braconnent
Quand la merveille recommence
A l’aube d’un jour nouveau-né
La merveille de figurer
Dans ce drame abracadabrant
Dans cette féerie sublime
Que la Bretagne rentre
Dans les mille pores de ta peau
Dans les mille rues de ton âme