Christine de Pizan (1364 – 1430)
Seulete suy et seulete vueil estre,
Seulete m’a mon doulx ami laissiee,
Seulete suy, sans compaignon ni maistre,
Seulete suy dolente et courrouciee,
Seulete suy en languour mesaisiee,
Seulete suy plus que nulle esgaree,
Seulete suy sans ami demouree.
Seulete suy a huis ou a fenestre,
Seulete suy en un anglet muciee,
Seulete suy pour moi de plours repaistre,
Seulete suy, dolente ou apaisiee,
Seulete suy, riens n’est qui tant me siee,
Seulete suy en ma chambre enserree,
Seulete suy sans ami demouree.
Seulete suy partout et en tout estre.
Seulete suy, ou je voise ou je siee,
Seulete suy plus qu’autre riens terrestre,
Seulete suy, de chascun delaissiee,
Seulete suy, durement abaissiee,
Seulete suy, souvent toute eplouree,
Seulete suy sans ami demouree.
Princes, or est ma doulour commenciee :
Seulete suy de tout dueil menaciee,
Seulete suy plus tainte que moree.
Seulete suy sans ami demouree.
Seulette suis et seulette veux être,
Seulette m’a mon tendre ami laissée,
Seulette suis sans compagnon ni maître,
Seulette suis souffrante et affligée
Seulette suis malade de langueur,
Seulette suis plus que nulle autre égarée,
Seulette suis sans ami demeurée.
Seulette suis à la porte ou à la fenêtre,
Seulette suis en un recoin blottie,
Seulette suis pour me repaître de pleurs,
Seulette suis, souffrante ou apaisée,
Seulette suis, rien ne peut mieux m’aller
Seulette suis en ma chambre enfermée,
Seulette suis sans ami demeurée.
Seulette suis partout, en tout foyer.
Seulette suis, que j’aille ou reste assise,
Seulette suis plus qu’aucun être ici-bas,
Seulette suis de chacun délaissée,
Seulette suis durement humiliée,
Seulette suis souvent tout éplorée,
Seulette suis sans ami demeurée.
Princes, voici dès lors mon chagrin commencé :
Seulette suis de tout deuil menacée,
Seulette suis plus sombre que morelle ([1]).
Seulette suis sans ami demeurée.
[1] La traduction de « moree » est incertaine ; il peut s’agir de la mûre, fruit du roncier, ou de la morelle, une baie noire. D’autres traductions donnent à « moree » le sens d’une tenture noire.
Christine de Pizan, veuve à 23 ans, sans fortune ni revenu, a dû se débrouiller seule : elle a été la première femme vivant de sa plume. Elle a fait mieux… C’est Simone de Beauvoir qui a écrit :
« Pour la première fois, on voit une femme prendre la plume pour défendre son sexe ».
Bien davantage que sur les choses de l’amour (comme le feront plus tard Pernette du Guillet et Louise Labé), elle a porté son combat sur l’éducation – entre autres. Elle a toujours regretté que la bienséance du XIVe siècle interdît aux petites filles de s’instruire. Elle écrit :
« Si la coustume estoit de mettre les petites filles a l’escole, et que communément on les fist apprendre les sciences comme on fait aux filz, qu’elles apprendroient aussi parfaitement et entenderoient les subtilités de toutes les arz et sciences comme ils font. »
La ballade XI est tirée du recueil « Cent ballades » ; elle est un modèle du genre.
L’anaphore insistante « Seulete suy » nous convainc de l’omniprésence du malheur de la dame. Obsessionnelle, sans fin, elle montre que l’épouse n’a aucun espoir : la solitude est son avenir. L’anaphore est rompue une seule fois, dès le deuxième vers, où Christine nous explique la raison de son malheur. Encore s’agit-il ici d’un euphémisme, car la poétesse n’avait pas été abandonnée, mais était devenue veuve. Il y avait peut-être là une coquetterie de sa part : le poème était plus « vendeur » pour un abandon que pour un veuvage…
La succession des trois strophes montre une progression :
- Dans la première, Christine décrit son état d’âme (souffrante, affligée, languissante, égarée). « Seulete vueil estre », nous dit-elle. Elle restera seule en effet, n’ayant pas d’autre solution pour se consacrer à ses enfants et aux membres de sa famille dont elle a la charge. On ne lui connaît pas d’amants, et les poèmes d’amour heureux qu’elle écrira sont des œuvres de fiction.
- Dans la deuxième strophe, elle se met en scène dans la maison où elle s’enferme (porte, fenêtre, encoignure, chambre) pour pleurer. Comme elle nous le demande, nous l’accompagnons dans ces pièces où tout lui rappelle son amour mort.
- L’horizon s’élargit encore dans la troisième strophe, est consacrée à la société qui entoure Christine (« en tout foyer »), Une attention particulière doit être portée aux vers « de chacun delaissiee» et « durement abaissiee » (humiliée) : les veuves étaient mal considérées, durement traitées au moyen-âge, suspectes de luxure et de vénalité.
Ainsi, dans son cœur, dans sa maison, dans la société, Christine ne rencontre aucune raison d’espérer. C’est ce que nous dit le vers-refrain qui, comme dans toute ballade, unifie le texte, et attire l’attention sur le tragique de la solitude sans fin (« sans ami demouree »).
C’est également la signification de l’envoi : alors que les trois strophes nous ont montré le désespoir dans toutes les dimensions de l’espace (intimité, maison, société), nous lisons que l’avenir est désespérément sombre : « doulour commenciee », puis « Seulete (…) menaciee », puis « tainte » (sombre), puis « sans ami demouree ».
Noirceur, frustration, amertume, désillusion, désespoir… Christine de Pizan ne se laissera pourtant pas abattre : elle sauvera sa famille, se sauvera elle-même, et nous a laissé un témoignage que nous aurions grand bénéfice à redécouvrir.