René-François Sully Prudhomme (1839 – 1907)
Stances et poèmes (1865)
Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut l’effleurer à peine :
Aucun bruit ne l’a révélé.
Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D’une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.
Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s’est épuisé ;
Personne encore ne s’en doute ;
N’y touchez pas, il est brisé.
Souvent aussi la main qu’on aime,
Effleurant le cœur, le meurtrit ;
Puis le cœur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;
Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde ;
Il est brisé, n’y touchez pas.
Académicien, membre de l’école parnassienne, Sully Prudhomme est un peu oublié de nos jours. Il fut pourtant le premier récipiendaire du prix Nobel de littérature.
« Le vase brisé » est son poème le plus célèbre, particulièrement représentatif du Parnasse : recherchant la perfection des formes, Sully Prudhomme s’y abstient de tout lyrisme. Ainsi, le lecteur se trouve à contempler une nature morte, dont tout mouvement est absent (excepté le « coup d’éventail » initial).
Les octosyllabes sont très réguliers, les rimes parfaites (alternées, masculines et féminines).
La musicalité est extrêmement travaillée, par de nombreuses allitérations :
- « v » et « f » dans la première strophe, comme le léger coup d’éventail,
- « m » et « r » dans la deuxième, pour la morsure et la marche de la fêlure,
- « s » et « f » dans la troisième, accompagnant la fuite de l’eau,
- « m » et « f » dans la quatrième, répétant pour le cœur les allitérations utilisées pour le vase.
Le poème comporte deux parties distinctes :
- Les trois premières strophes décrivent le vase, sans que l’on puisse deviner encore qu’il s’agit d’une métaphore…
- … qui sera décryptée ensuite : le vase est le cœur, la fleur est l’amour.
Les deux parties se concluent sur le même vers, dont les hémistiches sont inversés : « n’y touchez pas », « il est brisé ».
La première et la quatrième strophe, décrivant l’une le vase, l’autre le cœur, présentent des similitudes :
- Allitération en « f »,
- Vocabulaire en miroir (meurt / meurtrit, effleurer / effleurant, fêlé / fend, coup / cœur),
- Répétition des mots « coup » et « cœur » dans chaque strophe.
Tout au long du poème se mêlent deux champs lexicaux :
- Celui de la brisure : « fêlé », « coup », « meurtrissure », « brisé, « meurtrit », « se fend », « blessure »,
- Celui d’une douce lenteur : « effleurer à peine », « aucun bruit », « légère », « marche invisible », « lentement », « goutte à goutte », « effleurant », « pleurer tout bas ».
L’amour est bien fragile, nous dit Sully Prudhomme : un simple « coup d’éventail » ou un effleurement (4e strophe) suffisent à le briser.
Dans l’avant-dernier vers, la « blessure fine et profonde » synthétise l’état du cœur, qu’une douleur invisible et silencieuse atteint dans ses tréfonds.
De l’ensemble se dégage l’impression recherchée par le poète : la tristesse infinie qui résulte d’un amour brisé…
Pour en parler avec tant de justesse et de sincérité, est-ce un cœur qu’il aimait qui a meurtri ce jeune poète de 27 ans ? Sont-ce une blessure ouverte ou la fidélité cachée à des amours mortes qui le maintiendront célibataire jusqu’à sa mort ?…