Raymond Queneau (1903 – 1976)
L’Instant fatal (1948)
Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles
et la mort de mon nez et celle de mes os
Je crains pas ça tellment moi cette moustiquaille
qu’on baptisa Raymond d’un père dit Queneau
Je crains pas ça tellment où va la bouquinaille
les quais les cabinets la poussière et l’ennui
Je crains pas ça tellment moi qui tant écrivaille
et distille la mort en quelques poésies
Je crains pas ça tellment La nuit se coule douce
entre les bords teigneux des paupières des morts
Elle est douce la nuit caresse d’une rousse
le miel des méridiens des pôles sud et nord
Je crains pas cette nuit Je crains pas le sommeil
absolu Ça doit être aussi lourd que le plomb
aussi sec que la lave aussi noir que le ciel
aussi sourd qu’un mendiant bêlant au coin d’un pont
Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance
et l’angoisse et la guigne et l’excès de l’absence
Je crains l’abîme obèse où gît la maladie
et le temps et l’espace et les torts de l’esprit
Mais je crains pas tellment ce lugubre imbécile
qui viendra me cueillir au bout de son curdent
lorsque vaincu j’aurai d’un œil vague et placide
cédé tout mon courage aux rongeurs du présent
Un jour je chanterai Ulysse ou bien Achille
Énée ou bien Didon Quichotte ou bien Pansa
Un jour je chanterai le bonheur des tranquilles
les plaisirs de la pêche ou la paix des villas
Aujourd’hui bien lassé par l’heure qui s’enroule
tournant comme un bourrin tout autour du cadran
permettez mille excuz à ce crâne — une boule —
de susurrer plaintif la chanson du néant
« Je crains pas » « tellment » : une phrase répétée six fois… Raymond est-il vraiment sincère ?
Certes le poème est marqué par l’invention coutumière de ce chercheur de langue. Désinvolte, il invente ou déforme des mots dont il se sert pour accentuer l’autodérision : « moustiquaille », « bouquinaille », « écrivaille », « curdent », « excuz ».
Mais derrière la position bravache face à la camarde, on décèle le malaise devant le rideau sombre :
- L’annonce de son œuvre oubliée, exposée chez les bouquinistes des quais, dans la poussière et l’ennui.
- Le « sommeil / absolu » (avec un rejet qui insiste sur « absolu »), « lourd », « sec », « noir », « sourd », tous ces qualificatifs étant renforcés par l’anaphore « aussi ». On note le « mendiant bêlant au coin d’un pont » : probablement une référence à Oceano Nox de Victor Hugo (vers 42), célèbre poème sur la mort et l’oubli…
- La désignation du « lugubre imbécile », opposé au narrateur « vaincu ».
- Le « crâne », dévalorisé au rang de « boule », qui chante « plaintif »… D’ailleurs, Queneau nous a dit dans la première strophe qu’il ne craignait pas la mort de ses entrailles, de son nez, de ses os ; mais le crâne (le cerveau ? l’esprit ? l’âme ?) jouit d’un traitement singulier, occupant, à lui seul, encore vivant, la dernière strophe.
Le poète s’accorde trois échappées loin de la mort :
- A la troisième strophe, il rêve vers l’humanité (les « paupières des morts ») et la terre entière. Douce comme un miel, une nuit qui n’est plus vraiment la mort progresse en permanence le long des méridiens ; « la caresse d’une rousse » salue-t-elle la lumière de la lune ([1]) ?
- Dans la cinquième strophe, Queneau s’intéresse au malheur et à la maladie, qu’il élargit aux « torts de l’esprit », signalant peut-être sa détestation des injustices.
- Dans la septième strophe, c’est le courage (abandonné dans la sixième) qui revient en force avec Ulysse, Achille, Enée, Don Quichotte, avec le bonheur simple de ses contemporains.
Mais ces rappels plus ou moins gais à la vie n’éloignent pas Raymond Queneau de son sujet du moment… Comme le temps, il « tourne comme un bourrin », revenant à ce néant qu’il prétend ne pas craindre « tellment »…
[1] La « lune rousse » désigne la première lunaison après Pâques. Lorsque la lune est visible à cette période, cela n’est possible que lorsque le ciel est dégagé : il existe donc des risques de gelées, qui font roussir les jeunes pousses, autre mort…