Maurice Rollinat (1846 – 1903)
Les névroses (1883)
Au chevalier de Crollalanza
Viande, sourcils, cheveux, ma bière et mon linceul,
La tombe a tout mangé : sa besogne est finie ;
Et dans mon souterrain je vieillis seul à seul
Avec l’affreux silence et la froide insomnie.
Mon crâne a constaté sa diminution,
Et, résidu de mort qui s’écaille et s’émiette,
J’en viens à regretter la putréfaction
Et le temps où le ver n’était pas à la diète.
Mais l’oubli passe en vain la lime et le rabot
Sur mon débris terreux de plus en plus nabot :
La chair de femme est là, frôleuse et tracassière.
Pour des accouplements fourbes et scélérats
Le désir ouvre encor ce qui fut mes deux bras,
Et ma lubricité survit à ma poussière.

Antoine Wiertz – « Deux jeunes filles » ou « La belle Rosine » (1847)
C’est peu de dire que Maurice Rollinat fut un être tourmenté et complexe, à tel point qu’il est dangereux, sous peine de contresens, d’extraire un des ses poèmes de l’ensemble de son œuvre et d’en donner une explication isolée…
Voici pourtant une noire poésie, choisie dans « Les névroses », le recueil qui lui valut une brève célébrité parisienne. Elle est révélatrice de sa hantise de la mort et la décomposition. Il écrit par exemple :
Elle est, je crois, très nature, cette promenade à travers les ténèbres, d’un poète horriblement triste et que la névrose hallucine jusqu’à la folie :
Où vais-je ?
Nuit noire comme un drap de morts,
Sois plus épaisse !
Je ris de votre acharnement
Car l’horreur est un aliment
Dont il faut qu’effroyablement,
Je me repaisse.
Comme pour d’autres poèmes, il a puisé son inspiration dans l’œuvre de Baudelaire (ce qui lui vaudra parfois d’être considéré comme un imitateur). Ainsi, le titre du poème rappelle « Le mauvais moine » et ses derniers vers :
Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite,
Depuis l’éternité je parcours et j’habite
Et les deux quatrains font inévitablement penser à « Une charogne » (Baudelaire), tout particulièrement aux derniers mots :
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !
« Le mauvais mort » s’achève en effet sur deux tercets évoquant l’amour : Rollinat, personnage de la vie nocturne parisienne, était coutumier des aventures amoureuses brèves et torrides. « L’Amour est un ange malsain », a-t-il écrit.
Le mort que décrit Rollinat n’a pas vraiment disparu au fond de la tombe : il s’agit plus d’un vertige de l’auteur, d’une facette de sa névrose, un visage de son âme, dont il se sait être libéré par son amour de l’amour. Cependant, cette libération n’est pas satisfaisante : il envisage seulement une « survi(e) » de sa « lubricité »…