Claude Rouget de Lisle (1760 – 1836)
Allons enfants de la Patrie,
Le jour de gloire est arrivé !
Contre nous de la tyrannie,
L’étendard sanglant est levé,
Entendez-vous dans les campagnes
Mugir ces féroces soldats ?
Ils viennent jusque dans vos bras
Égorger vos fils, vos compagnes !
Aux armes, citoyens,
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons !
Qu’un sang impur
Abreuve nos sillons !
Que veut cette horde d’esclaves,
De traîtres, de rois conjurés ?
Pour qui ces ignobles entraves,
Ces fers dès longtemps préparés ?
Français, pour nous, ah ! quel outrage
Quels transports il doit exciter !
C’est nous qu’on ose méditer
De rendre à l’antique esclavage !
Quoi ! des cohortes étrangères
Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! ces phalanges mercenaires
Terrasseraient nos fiers guerriers !
Grand Dieu ! par des mains enchaînées
Nos fronts sous le joug se ploieraient
De vils despotes deviendraient
Les maîtres de nos destinées !
Tremblez, tyrans et vous perfides
L’opprobre de tous les partis,
Tremblez ! vos projets parricides
Vont enfin recevoir leurs prix !
Tout est soldat pour vous combattre
S’ils tombent, nos jeunes héros,
La terre en produit de nouveaux,
Contre vous tout prêts à se battre !
Français, en guerriers magnanimes,
Portez ou retenez vos coups !
Épargnez ces tristes victimes,
À regret s’armant contre nous.
Mais ces despotes sanguinaires,
Mais ces complices de Bouillé,
Tous ces tigres qui, sans pitié,
Déchirent le sein de leur mère !
Amour sacré de la Patrie,
Conduis, soutiens nos bras vengeurs
Liberté, Liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs !
Sous nos drapeaux que la victoire
Accoure à tes mâles accents,
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire !
Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n’y seront plus,
Nous y trouverons leur poussière,
Et la trace de leurs vertus,
Bien moins jaloux de leur survivre,
Que de partager leur cercueil,
Nous aurons le sublime orgueil,
De les venger ou de les suivre

Comment ? Voici que reviendrait cette vieille antienne : changeons « La Marseillaise » ?
Ce texte a été écrit par Rouget de Lisle en avril 1792, à un moment où la France était menacée d’invasion. Le titre original en était « Chant de guerre de l’armée du Rhin » : c’est bien un chant guerrier. Son succès fut immédiat. Les volontaires marseillais l’adoptent et, en août 1792, entrent triomphalement à Paris aux accents de ce chant, que les Parisiens baptisent « la Marseillaise ».
Mais il fut toujours interprété à la gloire de la République : il est l’hymne national de la France depuis 1795, avec des éclipses durant la royauté et les empires.
Sans qu’elles suscitent véritablement de polémique, les paroles de la Marseillaise donnent lieu à un débat latent, presque depuis leur création, en raison de leur caractère martial.
Les reproches se portent surtout sur le fameux « sang impur » voué à « abreuve[r] nos sillons ». Ces mots désignent bien le sang de l’ennemi. Des tentatives tardives ont voulu faire admettre qu’il s’agissait du sang des révolutionnaires : ces explications sont fantaisistes. Les mots « sang impur » sont extrêmement fréquents dans la littérature de l’époque. Citons seulement Bonaparte (alors républicain) qui, en 1789, désigne clairement de quel ennemi il s’agit :
« Par toute la France le sang a coulé mais presque partout cela a été le sang impur des ennemis de la Liberté, de la Nation et qui depuis longtemps, s’engraissent à leurs dépens ».
Sont visés ici les ennemis de la Liberté et de la Nation, toutes deux confondues dans le même idéal. Il ne s’agit donc pas ici d’un ennemi extérieur mais des ennemis de la Révolution sur le sol national. Il est donc abusif de noter comme xénophobe la locution contestée.
C’est bien à la Liberté que s’intéresse surtout Rouget de Lisle. Aux côtés de la « Patrie », elle est présente partout dans le chant : « ignobles entraves », « ces fers », « antique esclavage », « des mains enchaînées », « nos fronts se ploieraient », « de vils despotes deviendraient les maîtres de nos destinées », « Tremblez, tyrans »…
Le premier couplet, celui que tous les enfants connaissent sans peut-être en pénétrer le sens, est très explicite :
« L’étendard sanglant de la tyrannie est dressé contre nous ! »
Il en va de même du sixième couplet :
« Liberté, Liberté chérie (…)
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire »
C’est bien pour cela que les nazis, tolérant que la Marseillaise soit parfois jouée – sous contrôle – avaient strictement interdit qu’elle soit chantée. Elle était un appel trop évident à la Résistance ! En effet, la caractérisation des ennemis de la Liberté par Rouget de Lisle seyait parfaitement à l’occupant de 39-45, aux collaborateurs et aux pétainistes : « féroces soldats », « hordes d’esclaves », « cohortes étrangères », « phalanges mercenaires ». Accompagnant ce vocabulaire définitif, la posture de l’auteur n’est pas exempte de grandeur, comme dans le cinquième couplet :
Français, en guerriers magnanimes,
Portez ou retenez vos coups !
Épargnez ces tristes victimes,
À regret s’armant contre nous.
Il établit clairement une distinction ente les simples soldats et les « tyrans », les « despotes sanguinaires ». Il est donc très injuste de faire de la Marseillaise un chant cocardier.
Les détracteurs de la Marseillaise lui reprochent d’être furieusement datée et de ne plus correspondre aux préoccupations de notre époque.
La Marseillaise est certes un chant de circonstance, mais quelle circonstance ? Celle d’une Révolution – complexe, libératrice, et aussi cruelle et injuste – qui façonne encore aujourd’hui l’originalité de la Nation française, et qui a inspiré au cours des siècles les hommes épris de la « Liberté chérie ». Ce n’est pas par hasard si la Marseillaise est chantée dans le monde entier comme un chant d’émancipation !
Car, comme en 1792, en 1848, en 1940, ses paroles sont toujours d’actualité : ouvrez les journaux, voyez comme, partout dans le monde, les ennemis de la Liberté ont toujours les mains rouges ! Et il faudrait noyer l’hymne français dans un verbiage insipide épargnant les dictateurs ? Ce serait l’ambition de nos nouveaux poètes ? Mais moi, j’espère bien qu’il y aura toujours assez de Résistants au monde pour faire vaciller « l’étendard sanglant de la tyrannie » !
Et j’espère aussi que notre jeunesse chantera, haut et fort, leur combat ! Et non une guimauve geignarde, qui, elle, serait pour le coup tristement datée de notre molle époque…
Voilà pourquoi, le premier qui détruit la Marseillaise, son sang impur abreuvera mes sillons !