Saint-John Perse (1887 – 1975)
Exil II (1942)
A nulles rives dédiée, à nulles pages confiée la pure amorce de ce chant…
D’autres saisissent dans les temples la corne peinte des autels :
Ma gloire est sur les sables ! ma gloire est sur les sables !… Et ce n’est point errer, ô Pérégrin,
Que de convoiter l’aire la plus nue pour assembler aux syrtes ([1]) de l’exil un grand poème né de rien, un grand poème fait de rien…
Sifflez, ô frondes par le monde, chantez, ô conques sur les eaux !
J’ai fondé sur l’abîme et l’embrun et la fumée des sables. Je me coucherai dans les citernes et dans les vaisseaux creux,
En tous lieux vains et fades où gît le goût de la grandeur.
« … Moins de souffles flattaient la famille des Jules ; moins d’alliances assistaient les grandes castes de prêtrise.
« Où vont les sables à leur chant s’en vont les Princes de l’exil,
« Où furent les voiles haut tendues s’en va l’épave plus soyeuse qu’un songe de luthier,
« Où furent les grandes actions de guerre déjà blanchit la mâchoire d’âne,
« Et la mer à la ronde roule son bruit de crânes sur les grèves,
« Et que toutes choses au monde lui soient vaines, c’est ce qu’un soir, au bord du monde, nous contèrent
« Les milices du vent dans les sables d’exil… »
Sagesse de l’écume, ô pestilences de l’esprit dans la crépitation du sel et le lait de chaux vive !
Une science m’échoit aux sévices de l’âme… Le vent nous conte ses flibustes, le vent nous conte ses méprises !
Comme le Cavalier, la corde au poing, à l’entrée du désert,
J’épie au cirque le plus vaste l’élancement des signes les plus fastes.
Et le matin pour nous mène son doigt d’augure ([2]) parmi de saintes écritures.
L’exil n’est point d’hier ! l’exil n’est point d’hier ! « Ô vestiges, ô prémisses »,
Dit l’Etranger parmi les sables, « toute chose au monde m’est nouvelle !… » Et la naissance de son chant ne lui est pas moins étrangère.
[1] Syrte : banc de sables mouvants.
[2] Augure : dans l’antiquité, prêtre chargé de lire l’avenir.
Ce poème est un chapitre de la réflexion de Saint-John Perse sur l’exil, plus précisément sur la grandeur de l’exil, une punition, une condamnation qu’il entend dépasser par la création poétique (« un grand poème fait de rien »).
Comme dans toute son œuvre, plutôt que de dispenser son message sous forme de paraboles, de métaphores, de fables, de démonstrations, de témoignages, il fait appel à la puissance évocatrice de la langue, quitte à la rendre incompréhensible à qui se contente de survoler sa poésie.
Le poète qui parle dans ce texte s’appuie sur l’expérience d’un autre personnage, « l’Etranger » (dont la parole est signalée par les guillemets).
Les premiers vers nous font entrer immédiatement dans l’opposition entre :
- Le poète qui veut composer un chant, en se dégageant de toute contingence matérielle. L’aspiration du poète va vers des lieux indéterminés, sans frontières, sans structure physique : « sables », « syrtes », « l’aire la plus nue », « l’abîme », « l’embrun », « la fumée des sables », « la sagesse de l’écume », « le vent »…
- Les hommes attachés à la vie matérielle, symbolisée par des constructions concrètes (« temples », « autels », « vestiges »), puis plus loin dans le texte par les « pestilences de l’esprit », les « saintes écritures », la « crépitation du sel » : dans la poétique de Saint-John-Perse, le sel tient souvent le mauvais rôle du passé, ossifié, auquel il faut tourner le dos (le sel est, immobile et figé, ce qui reste de l’eau de mer lorsque celle-ci s’est évaporée vers un autre destin).
Fort de son expérience, l’étranger, dans la première série de guillemets, confirme l’opinion du poète, en opposant à son tour l’avenir à la sclérose du passé. Ainsi, les « souffles » (accentués par l’allitération des « f »), les « sables », les « Princes de l’exil », les « milices du vent », s’opposent :
- Aux épaves, résidus des voiles des bateaux,
- Aux « grandes actions de guerre », dont les soldats morts sont devenus « mâchoires d’ânes » dans le désert ;
- Aux crânes sur la grève.
Cette aspiration immatérielle est renforcée par la langue de Saint-John-Perse, tout en évocations obscures, comme le souffle d’une poésie épique :
- « Les syrtes de l’exil »,
- « La fumée des sables »,
- « L’épave (…) soyeuse »,
- « Les milices du vent »,
- « Crépitation du sel »,
- « Sagesse de l’écume »,
- « Sévices de l’âme »,
Les anaphores et les répétitions renforcent l’exaltation du poète :
- « A nulles rives », « à nulles pages »,
- « Ma gloire est sur les sables »,
- « Un grand poème »,
- « Où furent… »,
- « Le vent nous conte »,
- « L’exil n’est point d’hier ».
Le poète accentue habilement l’ambiance incantatoire par des rythmes cachés : des octosyllabes (surtout au début du poème), deux alexandrins, quelques hexasyllabes.
Dans leur densité, les derniers vers contiennent le fond du message :
- Il faut saisir « l’élancement des signes les plus fastes », dévoilés par « le doigt d’augure » du matin : il s’agit donc d’être perpétuellement en éveil.
- Les « vestiges » sont aussi des « prémisses »,
- Pour l’exilé, tout est nouveau, tout est création, tout est imagination.
Le chant qui « naît », après avoir été « amorcé » au premier vers, n’est accroché à aucune rive, à aucune page. Il est donc étranger à son créateur. Son œuvre ne lui appartient pas : elle est universelle…
Alexis Leger fut un véritable exilé.
Le poète est toujours un exilé.