Saint-John Perse (1887 – 1975)
Pour fêter une enfance (1910)

Palmes… !
Alors on te baignait dans l’eau-de-feuilles-vertes ; et l’eau encore était du soleil vert ; et les servantes de ta mère, grandes filles luisantes, remuaient leurs jambes chaudes près de toi qui tremblais…
(Je parle d’une haute condition, alors, entre les robes, au règne de tournantes clartés.)
Palmes ! et la douceur
d’une vieillesse des racines… ! La terre
alors souhaita d’être plus sourde, et le ciel plus profond, où des arbres trop grands, las d’un obscur dessein, nouaient un pacte inextricable…
(J’ai fait ce songe, dans l’estime : un sûr séjour entre les toiles enthousiastes.)
Et les hautes
racines courbes célébraient
l’en allée des voies prodigieuses, l’invention des voûtes et des nefs,
et la lumière alors, en de plus purs exploits féconde, inaugurait le blanc royaume où j’ai mené peut-être un corps sans ombre…
(Je parle d’une haute condition, jadis, entre des hommes et leurs filles, et qui mâchaient de telle feuille.)
Alors, les hommes avaient
une bouche plus grave, les femmes avaient des bras plus lents ;
alors, de se nourrir comme nous de racines, de grandes bêtes taciturnes s’ennoblissaient ;
et plus longues sur plus d’ombre se levaient les paupières…
(J’ai fait ce songe, il nous a consumés sans reliques.)
Les parents de Saint-John Perse étaient de riches planteurs guadeloupéens. Ruinés à la suite de tremblements de terre, il gagnent la métropole alors que le jeune Alexis n’a que 12 ans.
« Pour fêter une enfance » est le recueil qu’il consacra à son enfance. Il y multiplie les impressions dont il se souvient, en conservant l’innocence de ses premières années. « Palmes » poème liminaire, nous parle de sa petite enfance.
L’architecture du texte choisie par Saint-John Perse, comme dans presque tous ses poèmes est à mi chemin entre la versification et la prose. On parle en général de « versets », comme dans la Bible. Cette forme permet plus facilement les rejets, les ruptures, la progression de l’idée par bonds, les retours en arrière, la pensée mûrissant par sauts d’images. En même temps, l’audace des trouvailles poétiques, souvent hermétiques, confère aux poèmes une puissance onirique inégalée.
Le monde est décrit à hauteur des yeux d’un presque bébé. Alors qu’on baigne l’enfant dans une décoction de plantes (l’eau-de-feuilles-vertes, une préparation traditionnelle de la Guadeloupe), il ne voit des servantes que leurs longues jambes, luisantes d’eau ou de sueur. Cela se passe à l’ombre des palmes, d’où la lumière verte qui baigne la scène.
Celle-ci habite tout le poème : « soleil vert », « tournantes clartés », « lumière » inaugurant « le blanc royaume ».
D’autres sensations se mêlent à l’immersion dans cette lumière verte : la douceur et le bien-être, la lenteur ou l’immobilité de la scène, la chaleur. Mais alors que cette ambiance est seulement esquissée, effleurée sans insistance dans les mots employés, l’enfant ressent l’immensité qui l’entoure, matérialisée par la puissance du monde végétal : « arbres trop grands », « l’en allée des voies prodigieuses ». Les « hautes racines courbes » sont les racines aériennes des ficus étrangleurs ou des fromagers, qui élèvent en effet des « des voûtes et des nefs ».
La nature veut que les gigantesques racines de ces arbres soient en Guadeloupe autant aériennes que souterraines. Saint-John Perse utilise cette particularité pour décrire la grandeur de l’histoire familiale : les racines sont celles des arbres comme les siennes propres (« vieillesse des racines », « se nourrir comme nous de racines »). Les passages entre parenthèses (qui sont la parole du poète-adulte commentant les souvenirs du poète-enfant) nous éclairent : l’adulte se souvient de la « haute condition » de sa famille, qui « alors », ou « jadis », était celle de son père et de sa mère (« règne de tournantes clartés », « sûr séjour », « blanc royaume »).
Ainsi se mêlent les souvenirs, les ambiances, les regrets d’une enfance et d’un monde disparus. Ainsi s’explique que, voulant conserver intacts les souvenirs d’une enfance choyée, heureuse, éblouie, le poète n’ait jamais voulu revenir sur sa terre natale.
Ainsi se déclare, dès l’un de ses premiers poèmes, la conviction de Saint-John Perse : l’homme est indivisible, « la personne humaine est une et durable » (Monique Parent).
L’assemblage apparemment hétéroclite des mots et des phrases est en réalité une construction savante : derrière l’hermétisme, derrière les volubilis poétiques, se cache la clef de la compréhension de l’homme et du monde selon Saint-John Perse.