Sabine Sicaud (1913 – 1928)
L’Honneur de souffrir
(Anna de Noailles)
Douleur, je vous déteste ! Ah ! que je vous déteste !
Souffrance, je vous hais, je vous crains, j’ai l’horreur
De votre guet sournois, de ce frisson qui reste
Derrière vous, dans la chair, dans le cœur…
Derrière vous, parfois vous précédant,
J’ai senti cette chose inexprimable, affreuse :
Une bête invisible aux minuscules dents
Qui vient comme la taupe et fouille et mord et creuse
Dans la belle santé confiante, pendant
Que l’air est bleu, le soleil calme, l’eau si fraîche !
Ah ! « l’Honneur de souffrir » ?… Souffrance aux lèvres sèches,
Souffrance laide, quoi qu’on dise, quel que soit
Votre déguisement, Souffrance
Foudroyante ou tenace ou les deux à la fois
Moi je vous vois comme un péché, comme une offense
A l’allègre douceur de vivre, d’être sain
Parmi des fruits luisants, des feuilles vertes,
Des jardins faisant signe aux fenêtres ouvertes…
De gais canards courent vers les bassins,
Des pigeons nagent sur la ville, fous d’espace.
Nager, courir, lutter avec le vent qui passe,
N’est-ce donc pas mon droit puisque la vie est là
Si simple en apparence… en apparence !
Faut-il être ces corps vaincus, ces esprits las,
Parce qu’on vous rencontre un jour, Souffrance,
Ou croire à cet Honneur de vous appartenir
Et dire qu’il est grand, peut-être, de souffrir ?
Grand ? Qui donc en est sûr et que m’importe !
Que m’importe le nom du mal, grand ou petit,
Si je n’ai plus en moi, candide et forte,
La Joie au clair visage ? Il s’est menti,
Il se ment à lui-même, le poète
Qui, pour vous ennoblir, vous chante… Je vous hais.
Vous êtes lâche, injuste, criminelle, prête
Aux pires trahisons ! Je sais
Que vous serez mon ennemie infatigable
Désormais… Désormais, puisqu’il ne se peut pas
Que le plus tendre parc embaumé de lilas,
Le plus secret chemin d’herbe folle ou de sable,
Permettent de vous fuir ou de vous oublier !
Chère ignorance en petit tablier,
Ignorance aux pieds nus, aux bras nus, tête nue
A travers les saisons, ignorance ingénue
Dont le rire tintait si haut. Mon Ignorance,
Celle d’Avant, quand vous m’étiez une inconnue,
Qu’en a-t-on fait, qu’en faites-vous, vieille Souffrance ?
Vous pardonner cela qui me change le monde ?
Je vous hais trop ! Je vous hais trop d’avoir tué
Cette petite fille blonde
Que je vois comme au fond d’un miroir embué…
Une Autre est là, pâle, si différente !
Je ne peux pas, je ne veux pas m’habituer
A vous savoir entre nous deux, toujours présente,
Sinistre Carabosse à qui les jeunes fées
Opposent vainement des Pouvoirs secourables !
Il était une fois…
Il était une fois, pauvres voix étouffées !
Qui les ranimera, qui me rendra la voix
De cette Source, fée entre toutes les fées,
Où tous les maux sont guérissables ?

Sabine a 14 ans lorsqu’elle se blesse en jouant dans le ruisseau. La plaie s’infecte. Une terrible douleur s’installe dans sa jambe, puis dans la deuxième, puis dans tout son corps. Sans antibiotiques, la médecine de son temps ne peut rien. Sabine refuse d’être emmenée à l’hôpital : elle veut rester dans sa maison, près de sa maman, près de son jardin. Elle hurle de douleur :
Ah ! laissez moi crier, crier, crier…
Crier à m’arracher la gorge !
Mais elle continue à écrire…
Elle est loin désormais des représentations enfantines du jardin et de la nature. Ses poèmes muent vers une réflexion sur la maladie et la souffrance, mais non sur la mort qui n’entre pas dans le champ de sa pensée…
Elle continue à lire : en juillet 1927 vient de paraître le recueil d’Anna de Noailles intitulé « L’honneur de souffrir ». La grande dame pleure sur sa jeunesse disparue, sur les proches qui l’ont quittée, sur la mélancolie qui l’affecte, elle, riche bourgeoise languide de cinquante ans. Sabine réagit avec violence et forge une réponse rageuse…
Cette rage et la douleur qui la torture sont sans doute la cause de quelques vers imparfaits (« de gais canards courent vers les bassins »). Mais elle conserve la manière qu’elle avait adoptée étant petite fille. Les rimes ne respectent pas les règles classiques, mais sont riches et bien affirmées. Les vers sont variés (8, 10 ou 12 pieds) sans être complètement irréguliers. Sabine se défie toujours du vers libre…
Dès le premier vers, elle exprime d’abord sa haine de la souffrance, qu’elle vouvoie pour bien signifier qu’elle est une étrangère. Elle précise par la suite son « horreur » de cette « ennemie infatigable ». Cette « horreur » s’oppose à « l’honneur » célébré par Anna de Noailles. Bien plus mature du haut de ses quinze ans, Sabine dénie à la douleur toute noblesse, et règle son compte à la béatitude du poète en réaffirmant en antithèse sa haine de la douleur:
Il se ment à lui-même, le poète
Qui, pour vous ennoblir, vous chante… Je vous hais.
Sabine ne se contente pas de l’affirmation. Elle explique la nature profonde de la véritable souffrance :
- Ennemie de la joie de vivre : « … une offense à l’allègre douceur de vivre »
- Meurtrière de la petite fille et de son « ignorance ingénue » : « Je vous hais trop d’avoir tué cette petite fille blonde. (…) »
Sabine n’est plus la même : « une Autre est là si pâle, si différente ».
Elle est devenue une grande personne à la vie volée. D’autres très grandes personnes, Antonin Artaud, Joë Bousquet, Alicia Gallienne, sauront bientôt nous faire comprendre leur douleur, physique et morale, et leur combat contre
Une bête invisible aux minuscules dents…