Sabine Sicaud (1913 – 1928)
Poèmes d’enfant (1926)

Chimère, dromadaire, kangourou ?
Non. Rien que cette ombre chinoise,
Fafou, sur la fenêtre, à contre-jour, Fafou,
Toute seule et pensive… Un fuchsia pavoise
L’écran vert derrière elle, et j’entends, à deux pas,
Des oiseaux qui l’ont vue et s’égosillent.
Fafou se pose en gargouille. Un œil las
Semble à peine s’ouvrir dans son profil où brille,
Cependant, quelque chose, on ne sait quoi d’aigu…
Par là, se cache un nid d’oisillons nus
Pour qui la mère tremble – Fafou songe.
Un tout petit pétale rouge, qui s’allonge,
Marque d’un trait sa gueule fine… Un bâillement.
Puis un autre… Fafou dormait innocemment.
Fafou dormait, vous dis-je ! Elle s’étire,
La queue en yatagan,
Puis en cierge ; le dos bombé, puis creux. Le pire,
C’est qu’elle n’a pas l’air de voir, s’égosillant,
La mère-oiseau dans l’if si proche…
Une patte en fusil, assise, la voilà
Qui se brosse, candide, et sa robe a l’éclat
D’un beau satin de vieille dame où se raccroche
La lumière du soir.
Une dame ? Ou quelque vieux diable en habit noir ?
Fafou, je n’aime pas ces yeux d’un autre monde,
Ces yeux de revenant… Tout à l’heure croissants,
Maintenant lunes rondes,
Pourquoi ces trous phosphorescents
Dans cette face obscure ? Sur la toile
Qui se fonce, elle aussi – la toile du jardin
Où les pendants des fuchsias sont des étoiles
La robe d’un noir vif s’éteint…
– Elle n’est plus qu’un badigeon d’encre ou de suie,
Un pelage sinistre ! Où l’as-tu pris
Ce noir d’enseigne de chat noir lavé de pluie ?
– Chat noir ou lion noir ? Chauve-souris,
Chouette, quoi ? Je ne sais plus. Sur la fenêtre,
Une tête où l’oreille plate disparaît…
Lézard, couleuvre ou tortue ? Ah ! Si près,
L’oiseau même ne sait qui redouter, quel être
Fantastique et changeant va ramper cette nuit
Dans le jardin au noir mystère de caverne !
Du noir, du noir… Un point luit,
Deux points… deux vers luisants, vertes lanternes…
Fafou, je ne veux pas !
D’où reviens-tu, démon, de quel sabbat,
De quelle grotte de sorcière,
Lorsque tes yeux me font cette peur, tout à coup ?
C’est l’heure des gouttières,
De la jungle ! Foulant, d’un piétinement doux,
Une vendange imaginaire, sur la pierre,
Quelle arme aiguises-tu ? Je ne veux pas, Fafou !
Viens sous la lampe ! Un ruban rose au cou,
Un beau ruban rose de jeune fille, rose pâle,
Je te veux, comme en haut d’une carte postale,
Une petite chatte noire, voilà tout…
Marcel Prévost, écrivain et académicien, reçut le poème « le petit cèpe », composé par Sabine Sicaud alors qu’elle était âgée de onze ans seulement. Incrédule, il invita Sabine et sa maman chez lui, et suggèra à l’enfant d’écrire un texte sur sa chatte Fafou posée sur le bord d’une fenêtre. Vous venez de lire cette incroyable improvisation…
La chatte y apparaît comme un être « fantastique et changeant », à la fois chimère, dromadaire, kangourou, gargouille, vieille dame, vieux diable, lion, chauve-souris, chouette, lézard, couleuvre, tortue, démon, sorcière…
On la voit surveiller une nichée d’oiseaux. L’enfant de onze ans n’est pas dupe de son apparent détachement : « œil las », « quelque chose (…) d’aigu », « Fafou songe », « baillement », « innocemment » (italiques pleins d’ironie), « candide »…
A la description de cette fausse innocence succède la montée de la menace dans un environnement qui devient effrayant : « yeux de revenant », « pelage sinistre », « quel être (…) va ramper », « mystère de caverne », « sabbat », « grotte de sorcière », « quelle arme aiguises-tu ? »…
Dans son récit, Sabine oppose la noirceur de la chasseresse à l’univers coloré qui l’entoure :
- Noirceur : « habit noir », « face obscure », la robe d’un noir vif s’éteint », « badigeon d’encre et de suie », « pelage sinistre », « noir d’enseigne », « chat noir lavé de pluie », « chat noir ou lion noir », « noir mystère de caverne ».
- Couleurs : « écran vert », « pétale rouge », « trous phosphorescents », « pendants des fuchsias », « étoiles », « vertes lanternes », « ruban rose ».
La description de la scène est précise et pénétrante. La plume de Sabine peint à touches légères, mais avec sûreté, une attitude, un mouvement : « un fuchsia pavoise l’écran vert », « la queue en yatagan », « en cierge », « le dos bombé, puis creux », « une patte en fusil », les yeux « croissants », puis « lunes rondes », « l’oreille plate », « vers luisants, vertes lanternes », « piétinement doux »… La langue du chat devient un « pétale rouge ». La justesse de l’observation et les images traduisent un talent déjà à maturité.
Au delà de la description, Sabine montre son empathie pour les êtres de la nature. Ici, ce sont les petits oiseaux qui alimentent sa gentillesse : « des oiseaux qui (…) s’égosillent », « un nid d’oisillons nus », « la mère tremble », « la mère-oiseau ». Elle prend parti sans ambiguïté : « je n’aime pas ces yeux d’un autre monde », « je ne veux pas » (deux fois), « lorsque tes yeux me font cette peur ».
Mais son refus de voir la chatte s’attaquer aux oisillons trouve son renversement dans la dernière strophe, lorsque la petite fille lui demande d’abandonner ses multiples identités et ses réflexes de rusé chasseur pour se rapprocher des humains (« viens sous la lampe », « un ruban rose au cou ») :
Je te veux
une petite chatte noire, voilà tout…
Ce talent, cette douceur, cette approche de la nature sont caractéristiques des poèmes d’enfance de Sabine Sicaud, qui lit comme dans un livre le parc de la demeure familiale. Végétaux ou animaux, elle exprime une profonde communion avec la vie qui l’entoure. A sa mère qui l’appelait alors qu’elle était perchée sur une branche, elle répondit un jour :
« Laisse-moi, je suis avec le cèdre… »