Paul-Jean Toulet (1867 – 1920)
Romances sans musique (1915)
Dans Arle, où sont les Aliscams,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;
Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.

Pour mieux nous immerger dans l’atmosphère recueillie de la célèbre nécropole, Toulet rétablit l’orthographe de la langue provençale : « Arle » et « Aliscams », au lieu de « Arles » et « Alyscamps ».
De cet antique cimetière gallo-romain se dégage une ambiance très particulière, dont ont su se saisir nombre de poètes et de peintres (Gauguin, Van Gogh…). Jusqu’au très méridional Boby Lapointe, qui s’inspire directement du poème de Toulet :
En Arles où sont les Alyscamps ?
Où sont-ils donc ?(…)
Mon beau-frère qui est poète
A parlé de les mettre en vers !
Des Alyscamps verts à quoi ça sert ?
Comment les neuf vers de Toulet, d’une extrême simplicité, dégagent-t-il tant d’émotion ?
Fidèle à sa méthode des contrerimes, Paul-Jean Toulet utilise des vers de longueur différente (ici : 8 – 8 – 4), les rimes se répartissant de manière irrégulière : en principe, un vers court rime avec un vers long, mais il laisse des exceptions (deuxième strophe).
La structure du mètre laisse apparaître des alexandrins cachés :
« Lorsque tu sens battre sans cause ton cœur trop lourd »
(…)
« Parle tout bas, si c’est d’amour, au bord des tombes »
Cette versification confère au texte une forte musicalité à nos oreilles françaises, habituées, quoiqu’on en dise, à la fluidité des alexandrins.
C’est d’ailleurs une des volontés des « Fantaisistes », dont Toulet fut un inspirateur : tournant le dos à la poésie moderne naissante, ils rétablissent, en les rafraîchissant, des formes anciennes, en rétablissant au passage la ponctuation (tout récemment abandonnée par Apollinaire dans « Alcools »).
L’atmosphère vécue par Toulet s’articule autour de deux états d’esprit :
- Espérance, bonheur : « sous les roses », « clair le temps », « douceur des choses », « si c’est d’amour »…
- Tristesse, mélancolie : « l’ombre est rouge », « ton cœur trop lourd », « se taisent les colombes », « au bord des tombes »…
Fondant ces deux pensées dans une extrême douceur, le poète nous invite à nous laisser envahir par la paix du lieu, qu’il connaissait certainement très bien : les Alyscamps sont présents au premier vers, et ne reviennent qu’au tout dernier, comme pour nous envelopper dans un voile vaporeux et réconfortant…