Tomas Tranströmer (1931 – 2015)
17 poèmes (1954)
L’éveil est un saut en parachute hors du rêve.
Libéré du tourbillon qui l’étouffe, le voyageur
tombe dans les zones vertes du matin.
Les objets s’enflamment. Il distingue — dans la position palpitante
du pinson — les phares puissants d’un système radiculaire
qui tournoie dans les bas-fonds. Mais au-dessus de la terre
il y a — en un flux tropical — cette verdure aux
bras dressés, à l’écoute
des rythmes d’une pompe invisible. Et il
descend vers l’été, se laisse chuter
dans son cratère éblouissant, glisse
le long du puits d’ères vertes et humides
vibrant sous la turbine du soleil. Ainsi s’arrête
dans l’instant sa course verticale et les ailes se déploient
pour le repos d’un aigle pêcheur au-dessus des eaux qui filent.
Le son banni
d’une trompe de l’âge de bronze
reste accroché au-dessus de l’abîme.
Aux premières heures du jour, la conscience peut étreindre le monde
comme une main saisit une pierre chauffée par le soleil.
Le voyageur est sous l’arbre. Après
sa chute dans le tourbillon de la mort,
une grande lueur : va-t-elle s’étendre sur sa tête ?
« Prélude » est le premier des poèmes de Tranströmer, écrit lorsqu’il avait 23 ans. Il est le premier questionnement d’un jeune homme considérant le monde : qu’est-il possible d’en connaître ?
L’éveil dont il est question, plus que le réveil matinal, est la prise de conscience par le « roseau pensant » : que se passe-t-il lorsque l’univers se révèle à l’homme ?
Tranströmer nous le dit : c’est une chute. Tout le poème est parcouru d’un mouvement varié (« tourbillon », « tournoie », « flux », « rythmes », « turbine »…), qui se révèle au long de la chute que subit le personnage (« parachute », « tombe », « descend », « glisse, « course verticale », « chute »…). Celui-ci est attiré vers des « bas-fonds », un « cratère », un « puits », un « abîme » : la prise de conscience commence par l’abandon des certitudes antérieures. Cependant, le trou sans fond où nous tombons n’est pas sombre ; il est au contraire éclairé de « phares puissants », il est un « cratère éblouissant », où les « objets s’enflamment », où vibre la « turbine du soleil », et où s’installe finalement une « grande lueur ».
C’est au moment où la chute s’arrête, où « l’aigle pêcheur » – métaphore de l’homme – accède au repos, au moment où le silence se fait (le « son banni d’une trompe »), que « la conscience peut étreindre le monde ».
C’est la phrase la plus importante du poème, mais elle ne constitue pas une conclusion définitive : « étreindre » le monde ne veut pas dire le comprendre. Et si une « grande lueur » a frappé celui qui s’éveille, le poète doute qu’elle puisse véritablement l’éclairer. C’est la lueur d’une question, plus que la lumière d’une réponse…
D’ailleurs, tout au long de son oeuvre, Tranströmer nous le dira : l’univers parle un langage inconnaissable, dont nous ne saisissons que des bribes…