Paul Valéry (1871 – 1945)
Écoute… N’attends plus… La renaissante année
À tout mon sang prédit de secrets mouvements :
Le gel cède à regret ses derniers diamants…
Demain, sur un soupir des Bontés constellées,
Le printemps vient briser les fontaines scellées :
L’étonnant printemps rit, viole… On ne sait d’où
Venu ? Mais la candeur ruisselle à mots si doux
Qu’une tendresse prend la terre à ses entrailles…
Les arbres regonflés et recouverts d’écailles
Chargés de tant de bras et de trop d’horizons,
Meuvent sur le soleil leurs tonnantes toisons,
Montent dans l’air amer avec toutes leurs ailes
De feuilles par milliers qu’ils se sentent nouvelles…
N’entends-tu pas frémir ces noms aériens,
Ô Sourde !… Et dans l’espace accablé de liens,
Vibrant de bois vivace infléchi par la cime,
Pour et contre les dieux ramer l’arbre unanime,
La flottante forêt de qui les rudes troncs
Portent pieusement à leurs fantasques fronts,
Aux déchirants départs des archipels superbes,
Un fleuve tendre, ô mort, et caché sous les herbes ?
(Vers 222 à 242)
« La Jeune Parque » est un long poème (512 vers) de Paul Valéry, que l’on dit l’un des plus beaux et des plus hermétiques de la langue française.
Rares sont les textes qui ont suscité autant d’interprétations différentes, d’autant que la composition du texte s’enrichit de la pensée de Valéry (qui a défini son sujet comme une « autobiographie intellectuelle ») et de la recherche fouillée d’un art poétique parfait (la musicalité est extraordinaire).
On y suit la méditation d’une jeune fille durant une nuit d’été ; elle a été piquée par un serpent ; elle s’interroge sur le sens de cette piqure (le mal ? une rupture ? une transgression ? le désir de connaissance ?…), sur le sens de sa propre réflexion (conscience de soi ? distance à soi-même ? impossibilité du bonheur ? passage à l’âge adulte ? conflit de la vie et de la mort ?…).
Comme toujours, il est périlleux d’extraire quelques vers d’une œuvre. Ces quelques vers, pourtant, se prêtent à l’exercice.
La Jeune Parque a évacué le serpent, elle vient de méditer sur la mort, à laquelle elle s’adresse encore au début (« Ecoute… N’attends plus… ») et à la fin (« ô mort »). Elle évoque ici le printemps, comme une renaissance A la fois brutal et tendre, il explose dans les premiers vers de l’extrait.
Dans la deuxième partie, Valéry utilise les arbres comme métaphore du réveil général de la nature (« l’arbre unanime »), des arbres parfois reptiles ou poissons (« recouverts d’écailles »), humains (« chargés de tant de bras de trop d’horizons »), animaux terrestres (« tonnantes toisons »), oiseaux (« toutes leurs ailes »). Ils sont aériens (« montent dans l’air amer ») et maritimes (« flottante forêt »).
C’est la dominante naturelle, végétale, qui synthétise toutes ces facettes : Valéry évoque le fleuve de sève, vitale, « cachée sous les herbes » qui est aspirée jusqu’aux « fantasques fronts » des « rudes troncs ».