Paul Valéry (1871 – 1945)
Album des vers anciens (1920)

Si tu veux dénouer la forêt qui t’aère
Heureuse, tu te fonds aux feuilles, si tu es
Dans la fluide yole à jamais littéraire,
Traînant quelques soleils ardemment situés
Aux blancheurs de son flanc que la Seine caresse
Émue, ou pressentant l’après-midi chanté,
Selon que le grand bois trempe une longue tresse,
Et mélange ta voile au meilleur de l’été.
Mais toujours près de toi que le silence livre
Aux cris multipliés de tout le brut azur,
L’ombre de quelque page éparse d’aucun livre
Tremble, reflet de voile vagabonde sur
La poudreuse peau de la rivière verte
Parmi le long regard de la Seine entr’ouverte.
Publié en 1920, ce poème a été composé en 1897. Il est inclus dans un recueil manuscrit offert à Stéphane Mallarmé par ses disciples, réunis dans sa maison de Valvins à l’occasion de son anniversaire.
Mallarmé adorait ce site au bord de la Seine. Il possédait une yole, qu’il bichonnait avec soin. Il aimait pêcher et se promener sur le fleuve.
Dans son hommage, le jeune Paul Valéry recherche des accents proches de ceux du Maître. Sans cependant plonger dans des ellipses trop hermétiques, il complique à loisir les deux phrases qui composent le poème. Comme Mallarmé, il donne à certains mots des significations inhabituelles (« dénouer la forêt », « l’après-midi chanté », « Seine entr’ouverte »), cette imprécision permet d’approcher les perceptions apaisées ressenties par le promeneur.
Les références à la poésie mallarméenne sont par ailleurs assez transparentes :
- « l’après-midi chanté » : référence à « l’après-midi d’un faune »,
- « une longue tresse » : dans les vers de Mallarmé, la chevelure féminine est évocatrice du sentiment amoureux, du désir physique, de l’érotisme.
- « le brut azur » : l’azur, chez Mallarmé, représente à la fois l’inspiration poétique et l’inaccessible absolu auquel il aspire :
« Je suis hanté, l’azur, l’azur, l’azur, l’azur »
- « page éparse d’aucun livre » : référence à « Brise marine » :
« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. »
« (…) la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend »
Voulant par la musique allonger les respirations et accentuer l’impression de paix, Valéry travaille sa versification :
- Les allitérations sont particulièrement nombreuses ;
- Premier quatrain : « f » et « t »,
- Deuxième quatrain : « s »,
- Premier tercet : « l »,
- Deuxième tercet : « v » et « p »
- Plusieurs alexandrins sont irréguliers (vers 2, 6, 12),
- La majorité des vers présentent rejets et enjambements (vers 1/2, 2/3, 4/5, 5/6, 11/12, 12/13).
Les deux quatrains décrivent le plaisir de la navigation sur la Seine. La proposition principale est : « tu te fonds aux feuilles » : Mallarmé s’imprègne de la nature qui l’entoure, et Paul Valéry s’imprègne de l’art du Maître : toutes les autres propositions sont des subordonnées qui s’enchâssent les unes dans les autres. On y ressent :
- la nonchalance de la promenade en yole (« dénouant », « fluide yole », « blancheurs de son flanc », « caresse », « longue tresse » d’un saule pleureur),
- le plaisir du navigateur (« forêt qui t’aère », « l’après-midi chanté », « meilleur de l’été »),
- la présence de la poésie dans la pensée du navigateur (« à jamais littéraire »).
Les tercets, constituant la deuxième phrase du sonnet, nous montrent un Mallarmé chercheur d’inspiration, jouissant de la promenade, mais toujours concentré sur l’écriture (la yole est « littéraire » !). Il est environné de silence, mais envahi par l’appel de « l’azur ».
La Seine n’est évidemment pas « entr’ouverte ». Par contre, l’esprit de Mallarmé l’est toujours, toujours en éveil pour recueillir une idée, une impression, une inspiration…