Angèle vannier (1917 – 1980)
L’amoureuse alchimie – Le sang des nuits
Il y avait dans ma demeure
Derrière une vitre de feu
Trop épaisse pour mon désir
Un point d’ombre que j’ignorais.
Me l’aurais-tu montré des yeux
Dans un amour énigmatique ?
Ou mon sang savait-il la route
Sans avoir l’air de la savoir ?
Nous sommes tous nos propres Barbe-bleue
Nous jouons à tuer nos âmes légitimes
Et à nous dérober la forme de nos crimes
Mais la clé nous revient toujours entre les mains
en son temps
Alors rien n’est plus rien
Sinon briser le sceau
Sinon pousser la porte
Nous ouvrir à nous-mêmes
Et c’est le dernier mot
Tu meurs si tu ne peux franchir sans tacher
Ces vieilles robes exilées
Dans l’empois de leur propre sang.
Barbe Bleue est un personnage bien connu de Charles Perrault : alors qu’on le soupçonne d’avoir tué ses femmes successives, il remet à la dernière épousée la clef de son cabinet en lui enjoignant de ne pas l’ouvrir. Evidemment, elle enfreint l’interdiction, découvre les corps de celles qui l’ont précédée, et tache la clef d’un sang indélébile. Barbe Bleue découvre ainsi la transgression, menace de mort son épouse, mais lui laisse le temps de dire adieu à ses frères, dont elle attend la visite : c’est l’épisode de la sœur Anne qui à sa tour monte (« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?… »). Lorsque les frères reviennent enfin, ils tuent Barbe Bleue et libèrent l’héroïne.
La nature de l’interdit édicté par Barbe Bleue prête à de multiples interprétations : interdit sexuel (adultère), soumission de la femme, sadisme…
Le poème d’Angèle Vannier contient de nombreux ingrédients du conte :
• Le cabinet secret (« un point d’ombre »),
• L’épreuve initiatique (« un amour énigmatique »),
• La porte et la clef (« vitre de feu », « la clef nous revient », « pousser la porte »),
• La transgression (« briser le sceau », « pousser la porte », « franchir sans tacher »),
• Le sang (« mon sang savait-il la route », « l’empois de leur propre sang »).
Par contre la nature de l’interdit a changé :
• Il y a bien quelque chose à découvrir, mais ce quelque chose est caché à l’intérieur même du poète (« dans ma demeure »).
• Celui-ci est à la fois son « Barbe Bleue » (il s’interdit de chercher) et sa victime (il transgresse son propre interdit et risque d’en supporter les conséquences).
La complexité psychanalytique est exposée dans la première strophe :
• Angèle Vannier s’appuie sur sa cécité pour nous alerter : comment son amant pourrait-il lui avoir « montré des yeux » le « point d’ombre », puisqu’il s’agit précisément d’un lieu obscur et que la poète est aveugle ?
• Elle ignore l’existence, non seulement de la réponse, mais également de la question (« un point d’ombre que j’ignorais »).
• La vitre (qui par nature laisse passer la lumière) et le feu (lui même lumière), sont ici des obstacles.
• L’amour lui-même est énigmatique : on ne peut se fier à ses messages.
• Le « sang » (peut-être une métaphore de la force vitale ?) ne sait lui-même s’il sait, ne sait pas, et n’en a même pas l’air (avec l’allitération crispante en « s » dans les deux derniers vers de la strophe)…
Angèle Vannier nous décrit donc, non seulement l’inconnu, mais l’inconnaissable.
La deuxième strophe est didactique :
• Les trois premiers vers nous exposent le fond du problème :
o Nous sommes Barbe Bleue pour nous mêmes,
o Nous tuons nos « âmes légitimes » à rapprocher des « femmes légitimes » de Barbe Bleue),
o Nous nous dérobons à nos crimes.
• La suite nous présente la conduite à tenir : saisir la « clef », « briser le sceau », « pousser la porte », « nous ouvrir à nous-même ». Le franchissement de la transgression est obligatoire : « Alors rien n’est plus rien sinon briser le sceau »…
• Mais l’ouverture du « cabinet » présente un risque de mort : il faut affronter sans « tacher » les vieux souvenirs, ces « vieilles robes » qui nous « dérobaient la forme de nos crimes ».
L’épreuve se termine dans la troisième strophe : « c’est le dernier mot », c’est à dire le mot « sang » (dernier mot du poème), c’est-à-dire la vie.