Paul Verlaine (1844-1896)
Sagesse (1881)
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
Les amours tumultueuses d’Arthur Rimbaud et de Paul Verlaine se sont terminés dans une dispute d’ivrognes : Verlaine a tiré sur Rimbaud, en le blessant légèrement. Il sera pour cela emprisonné durant deux ans, d’abord à Bruxelles, puis à Mons. C’est dans cette dernière prison qu’il se reconvertit au catholicisme. Les poèmes qu’il écrit à cette période ou après sa libération seront regroupés dans le recueil « Sagesse », publié en 1881.
A propos de ce poème universellement connu, Verlaine a donné quelques explications : « Par-dessus le mur de devant de ma fenêtre (j’avais une fenêtre, une vraie, munie, par exemple, de longs et rapprochés barreaux), au fond de la si triste cour ou s’ébattait, si j’ose ainsi parler, mon mortel ennui, je voyais, c’était en août, se balancer la cime, aux feuilles voluptueusement frémissantes, de quelque haut peuplier d’un square ou d’un boulevard voisin. En même temps m’arrivaient des rumeurs lointaines, adoucies, de fête (Bruxelles est la ville la plus bonhommement rigoleuse que je sache). Et je fis, à ce propos, ces vers qui se trouvent dans Sagesse… »
Du fond de sa cellule, Verlaine observe donc quelques bribes de paysage. Le parallélisme des deux premiers quatrains est frappant : ce sont les mêmes fragments qui sont évoqués deux fois : d’abord pour l’impression visuelle (le ciel, l’arbre, le toit), puis pour les sonorités (la cloche dans le ciel, le chant de l’oiseau sur l’arbre). Sans le dire explicitement, Verlaine nous indique la pauvreté de ce qu’il observe, reflet de son propre dénuement.
Toutes ces impressions lui parviennent assourdies :
− L’allitération des « s » au premier quatrain, tout en évoquant la lumière, mettent une sourdine au mouvement,
− Au deuxième quatrain, ce sont les assonances de nasales qui étouffent l’ambiance musicale.
Par les répétitions (« par-dessus le toit », « qu’on voit »), qui se poursuivent vers la fin du poème ( « là », « toi que voilà »), il insiste sur la monotonie de l’environnement visuel et sonore.
Verlaine nous donne également à comprendre que ce qu’il voit lui est étranger :
− Le ciel est « par-dessus le toit », c’est-à-dire lointain,
− La cloche et l’arbre sont dans « le ciel qu’on voit », eux aussi inaccessibles.
La position du poète, ayant accès à une simple lucarne barreaudée, fait penser à la caverne de Platon : les sujets qui y sont enfermés, dos à l’ouverture, ne perçoivent qu’une dimension très partielle du monde. Ils ne peuvent saisir l’essence des choses.
Les deux premiers quatrains sont donc consacrés aux perceptions imprécises qui parviennent au prisonnier, dans une ambiance calme et paisible (« si bleu, si calme », « berce », « doucement »). Ils nous conduisent au mot « plainte », trait d’union entre le monde extérieur et l’état d’esprit du poète. C’est habituel chez Verlaine : il se laisse envahir par ses sensations à la vue d’un paysage (toujours imprécis) ou dans une ambiance saisissante (toujours évanescente, comme embrumée, parfois rêvée, parfois magique), puis, en intériorisant ces impressions, esquisse l’état de son âme.
La rupture de la troisième strophe est marquée par l’incantation (« Mon Dieu »), marquant le ressenti le poète. Cette prière résonne également comme son réveil après sa rêverie à la fenêtre. Il se sent pénétré du calme de la ville (« simple et tranquille ») dont il ne perçoit qu’une « rumeur » assourdie. Soulignée par l’allitération des « v » (« vie », « vient de la ville »), c’est la révélation de la vraie vie, celle qui lui a toujours échappé, cette vie dont il nous a fait sentir le caractère étranger au début du poème.
Le dernier quatrain est une introspection, un dialogue de Verlaine avec lui-même. On le voit s’interroger sur ce paradis perdu qu’il n’a pas su reconnaître quand il était encore temps… Il s’admoneste (« toi que voilà », « dis »), se reprochant une attitude pleurnicharde (« pleurant sans cesse »). Mais il ne nous fournit aucune réponse : sa réflexion n’est pas terminée, et il ne tire pas encore toutes les conclusions de sa conduite.
Cependant, ce court poème contient une autre indication sur son état d’esprit. On remarque en effet que le champ lexical nous attire vers un monde transcendant :
− Le « ciel », « par-dessus le toit », nous élève vers le divin,
− La palme rappelle les rameaux accueillant le Christ à Jérusalem,
− La cloche est peut-être celle d’une chapelle,
− L’oiseau chante, peut-être un cantique.
La double incantation « Mon Dieu, mon Dieu » est lyrique, comme l’adresse « ô toi que voilà », et nous entraîne vers la prière.
Quant au dernier quatrain, il peut se lire comme la remontrance d’un confesseur, voire d’un inquisiteur, qui ne se traduit pas encore par une contrition.
Aspiré par sa foi, s’écartant de la mélancolie naguère familière, semblant se flageller, voici donc Verlaine préparant sa conversion,
« entre rêve et réalité, entre absence et présence »… (Octave Nadal)
Un arbre, un toit, un oiseau … la vie quoi … par qui doucement tinte
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si bleu, si calme
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