Villon – Belle leçon aux enfants perdus

François Villon (1431 – 1462 ?)

Beau frere, vous perdez la plus
Belle roze de vo chappeau ;
Mes clercs, près prenans comme glus,
Se vous alez à Montpipeau
Ou à Rüel, gardez la peau,
Car, pour s’esbatre en ces deux lieux,
Cuidant que vaulsist le rappeau,
Le perdyt Colin de Cayeux.

Ce n’est pas ung jeu de troys mailles,
Ou va corps, et peult estre l’ame.
Qui pert, riens n’y font repentailles
C’on en meurre a honte et diffame ;
Et qui gaigne n’a pas a femme
Dido, la royne de Cartaige.
L’omme est donc bien fol et infame
Qui pour si peu couche tel gaige.

Q’un chascun encores m’escoute !
On dit, et il est verité,
Que charecterie se boit toute,
Au feu l’iver, au bois l’esté :
S’argent avez, il n’est quicté
Mais le despens et tost et vite.
Qui en voyez vous herité ?
Jamaiz mal acquest ne proufficte.

Beau frère, vous perdez la plus
Belle rose de votre chapeau.
Mes clercs, agrippant tout comme la glu,
Si vous allez à Montpipeau
Ou à Rueil, prenez garde à votre peau,
Car pour s’ébattre en ces deux lieux,
Croyant qu’il pourrait ravoir sa mise,
Colin de Cayeux perdit la partie.

Ce n’est pas un jeu de trois sous
Quand il y va du corps et peut-être de l’âme.
Si l’on perd, le repentir ne sert à rien
Car on en meurt dans la honte et l’infamie.
Et qui gagne n’épouse pas
Didon la reine de Carthage.
Il est donc bien fou et perdu d’honneur
Qui pour si peu aligne un tel gage.

Qu’un chacun encore m’écoute :
On dit, et c’est la vérité,
Que charretée se boit toute,
Au feu l’hiver, au bois l’été.
Si vous avez de l’argent, il n’est pas vraiment acquis.
Dépensez-le sans attendre.
Qui en voyez vous hériter ?
Jamais mal acquis ne profite.

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