Anna de Noailles (1876 – 1933)
L’ombre des jours (1902)

J’écris pour que le jour où je ne serai plus
On sache comme l’air et le plaisir m’ont plu,
Et que mon livre porte à la foule future
Comme j’aimais la vie et l’heureuse Nature.
Attentive aux travaux des champs et des maisons,
J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l’eau, la terre et la montante flamme
En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme !
J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,
D’un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,
Pour être, après la mort, parfois encore aimée
Et qu’un jeune homme, alors, lisant ce que j’écris,
Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des épouses réelles,
M’accueille dans son âme et me préfère à elles…
Le lyrisme se définit comme l’art d’exprimer des sentiments intimes, de communiquer au lecteur, à l’auditeur, au spectateur l’émotion de l’artiste. Le lyrisme ne peut être qu’enthousiaste, passionné, exalté… C’est pourquoi ce poème est généralement cité comme un bon exemple du lyrisme d’Anna de Noailles.
Et pourtant…
Jeune femme de 26 ans, Anna de Noailles y paraît passionnée, en effet, jusqu’à laisser s’installer un certain désordre, un gentil fouillis où elle exporte son amour du monde…
Ainsi, le premier quatrain nous déverse, un peu en vrac, « l’air », le « plaisir », la « vie », la « Nature ». La curieuse phrase : « le plaisir m’(a) plu » (que serait un plaisir qui ne plaît pas ?) est bien révélatrice d’une poétesse qui court avec allégresse derrière sa plume.
Après ce jaillissement, Anna met un peu d’ordre dans ses idées dans les deux strophes qui suivent. On note par exemple sa conception païenne de la « Nature » (seule majuscule du texte !). Nulle transcendance dans son approche, où la beauté du monde est portée par les quatre éléments : l’air, l’eau, la terre et la « montante flamme ».
Ainsi, comme dans toute son œuvre, la nature, les « travaux des champs » occupent une place prépondérante dans l’univers de cette grande bourgeoise de la ville. Cependant, ce qu’elle aime est bien plus éclectique : le plaisir (les joies mondaines, intellectuelles, mais aussi sensuelles ?), la vérité (« le vrai ne fut point trop hardi »), l’amour, la vie… Elle mord à pleines dents dans tout ce qui s’offre à elle !
Pour qu’on ne s’y trompe pas, les trois premières strophes sont écrites à la première personne du singulier. La quatrième est un peu différente : Anna calme le torrent de ses émotions. Le « je » tend à disparaître pour laisser l’initiative au « jeune homme » ; le champ lexical change et devient plus apaisé (« ému, troublé, surpris », « oublié », « accueille », « préfère »). Son passage sur terre laissera une trace durable : c’est le souhait de la poétesse.
Pourtant ce n’est pas un testament : nous sommes frappés par l’aveu de solitude, le besoin d’amour que révèlent les deux derniers vers. Alors que le poème ne comprend aucun personnage, si ce n’est l’auteur elle-même, voici qu’apparaît un jeune homme futur (qu’elle ne connaîtra jamais), dans le cœur duquel elle veut se blottir à la place de l’épouse réelle.
Ce qui oblige à revenir sur la déclaration de foi des premiers vers : « J’écris pour que (…) on sache… ». Non ! Anna n’écrit par pour qu’on sache ! A ce moment de sa vie, elle a peut être un motif plus douloureux… qu’elle cache derrière une joie factice ?
Ainsi pourrait s’expliquer la contradiction entre le feu d’artifice des sentiments et le calme de l’écriture : que cachent les sages alexandrins d’Anna de Noailles, la paisible alternance des rimes suivies, masculines et féminines, les hémistiches sans heurts ?
L’âme d’Anna de Noailles est certainement plus inquiète que ne le laisse paraître sa joie un peu forcée. La clef se trouve peut-être dans cet autre poème (« les Regrets », qui suit immédiatement celui-ci dans le recueil :
(…)
Des hommes marcheront auprès des jeunes filles
Ils verront des labours, des moissons, des faucilles,
La couleur délicate et changeante des mois.
Moi, je ne verrai plus, je serai morte, moi,
Je ne saurai plus rien de la douceur de vivre…
Mais ceux-là qui liront les pages de mon livre,
Sachant ce que mon âme et mes yeux ont été,
Vers mon ombre riante et pleine de clarté
Viendront, le cœur blessé de langueur et d’envie,
Car ma cendre sera plus chaude que leur vie…
Ou bien dans cet autre, qui clôture « l’Ombre des Jours » :
Vous que jamais rien ne délie,
Ô ma pauvre âme dans mon corps,
Pourrez-vous, ma mélancolie,
Ayant bu le vin et la lie,
Connaître la bonne folie
De l’éternel repos des morts ?
Le but de la vie, c’est d’en jouir : c’est ce que semble affirmer le vitalisme d’Anna de Noailles.
Mais l’âme d’un poète est autrement plus complexe…