André Breton (1896 – 1966)
| (Pensée 1) | La poésie se fait dans un lit comme l’amour Ses draps défaits sont l’aurore des choses La poésie se fait dans les bois Elle a l’espace qu’il lui faut Pas celui-ci mais l’autre que conditionnent |
| (Images 1) | L’œil du milan La rosée sur une prèle Le souvenir d’une bouteille de Traminer embuée sur un plateau d’argent Une haute verge de tourmaline sur la mer Et la route de l’aventure mentale Qui monte à pic Une halte elle s’embroussaille aussitôt |
| (Pensée 2) | Cela ne se crie pas sur les toits Il est inconvenant de laisser la porte ouverte Ou d’appeler des témoins |
| (Images 2) | Les bancs de poissons les haies de mésanges Les rails à l’entrée d’une grande gare Les reflets des deux rives Les sillons dans le pain Les bulles du ruisseau Les jours du calendrier Le millepertuis |
| (Pensée 3) | L’acte d’amour et l’acte de poésie Sont incompatibles Avec la lecture du journal à haute voix |
| (Images 3) | Le sens du rayon de soleil La lueur bleue qui relie les coups de hache du bûcheron Le fil du cerf-volant en forme de cœur ou de nasse Le battement en mesure de la queue des castors La diligence de l’éclair Le jet des dragées du haut des vieilles marches L’avalanche |
| (Pensée 4) | La chambre aux prestiges Non messieurs ce n’est pas la huitième Chambre correctionnelle Ni les vapeurs de la chambrée un dimanche soir |
| (Images 4) | Les figures de danse exécutées en transparence au-dessus des mares La délimitation contre un mur d’un corps de femme au lancer de poignards Les volutes claires de la fumée Les boucles de tes cheveux La courbe de l’éponge des Philippines Les lacés du serpent corail L’entrée du lierre dans les ruines Elle a tout le temps devant elle |
| (Final) | L’étreinte poétique comme l’étreinte de chair Tant qu’elle dure Défend toute échappée sur la misère du monde |
En 1924, André Breton publie le « Manifeste surréaliste ». C’est l’acte de création du mouvement qui recueillera l’adhésion de nombreux artistes, peintres, photographes, écrivains, sculpteurs… De nombreux poètes adhèrent au surréalisme, comme Aragon, Eluard, Péret, Artaud… Au fil des nombreuses querelles, qui affectent ce courant, les défections sont nombreuses, mais aussi les nouvelles adhésions. Jusqu’à sa mort André Breton reste le chef de file incontesté de ce mouvement, qui a exercé une influence considérable jusqu’à la deuxième guerre mondiale.
Pour les surréalistes, la création artistique ne peut résulter de la seule conscience. D’autres sources doivent être mobilisées, notamment l’inconscient, et avec lui le rêve, les hallucinations, le hasard, l’écriture automatique, et même l’acte d’amour, l’acte sexuel. C’est ce qu’illustre le poème « Sur la route de San Romano ».
Pour André Breton en effet, lors de l’étreinte amoureuse, la conscience lâche prise ; l’inconscient dispose alors du champ libre. Pour Breton, c’est un moment privilégié pour écrire !
La graphie du poème alterne deux types de strophes que j’ai intitulés « pensée » et « images », les marges des unes étant décalées par rapport aux autres.
Dans leur rôle didactique, les « pensées » font clairement allusion à l’amour physique, en particulier au lit et à la chambre. Ainsi, dans les « pensées 4 », la chambre poétique / d’amour se définit par opposition à d’autres chambres : celles de la justice et de l’armée, que Breton ne prise guère… Pour le poète, la poésie et l’amour se caractérisent indissociablement et fusionnent hors de la vulgarité du monde prosaïque.
On note que les strophes « pensées » constituent des affirmations très réfléchies, hors de toute « écriture automatique » : elles peuvent presque se lire seules, placées bout à bout
Les strophes « images » sont des exemples illustrant le propos. Elles évoquent des domaines poétiques, dont le lecteur peut imaginer qu’ils sont mis à jour lors de l’étreinte :
- Images 1 : foisonnement du monde sensible, avec des réminiscences personnelles (la bouteille de Traminer ?),
- Images 2 : duos aux items inséparables,
- Images 3 : fécondité du désordre et des perturbations,
- Images 4 : un monde rêvé, évanescent, sans limites nettes.
Pour le poète, l’amour est à la fois le creuset de la poésie et son expression majeure (« verge de tourmaline », « aventure mentale », « corps de femme », « boucles de tes cheveux »).
La place de la poésie est soulignée par les caractères gras, au début et à la fin du poème :
« Elle a l’espace qu’il lui faut »
« Elle a tout le temps devant elle »
Elle a son monde à elle, qui n’est « pas celui-ci mais l’autre » (vers 5).
« L’étreinte », poétique et de chair, est donc une évasion. Elle protège de la « misère du monde », mais seulement « tant qu’elle dure ». D’ailleurs :
« Une halte et elle s’embroussaille aussitôt » (vers 12)
Ce poème d’André Breton est minutieusement construit, ciselé comme une pièce d’orfèvrerie. Il n’a rien à voir avec l’image de joyeux foutraques qui traîne aux basques des surréalistes ! Il montre, et c’est aussi l’ambition de Breton dans ces vers, que la poésie est un univers sérieux et complexe, universel comme l’amour, auquel appartient sans réserve le courant surréaliste…
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Pourquoi ce poème s’appelle-t-il « sur la route de San Romano » ? Il s’agit du nom d’un tableau de Uccello, peint vers 1456 : il montre une scène de bataille en trois panneaux, aujourd’hui dispersés. Il n’existe aucun lien apparent avec le poème. S’agit-il d’une référence à un souvenir personnel d’André Breton ? D’un acte d’écriture automatique ? Personne ne semble se risquer à une explication…