Jacques Audiberti (1899 – 1965)
Race des hommes (1937)
| 1 | Qui frappe ? Encore les voisins, le cinéma, les bons apôtres… Tirez-vous donc, bande d’oursins ! Elle avait mes yeux, pas les vôtres. |
| 2 | Vous n’allez pas m’expliquer, vous, le goût de soleil de sa bouche, ses pauvres bras, ses cheveux fous. Un trésor, c’est pour qu’on y touche. |
| 3 | Nous, la zone, ne possédons pour tout charme et toute ripaille, que le regard de nos lardons, leur odeur de sucre et de paille. |
| 4 | D’abord, et d’une, on m’acquitta. Laissez cette bon Dieu de porte ! Ils savent bien, ceux de I’État, qu’il faut à tout prix que ça sorte, |
| 5 | et que ça pète quelque part, même sur le dos d’un moustique. Le populaire désespoir rejoint la haute politique. |
| 6 | Comme mère dénaturée j’exerce un truc sacerdotal. Aux âges de grande purée conviennent les cœurs de métal. |
| 7 | Comme mère dénaturée j’ignore le poids de mon bras. Je dévore ce que je crée, Si seulement j’avais deux draps, |
| 8 | je montrerais de plus douillettes manières… Deux draps… Pour nous six… Et pourquoi pas six assiettes ?… Oui, six… Mais il manque Anaïs, |
| 9 | Anaïs !… Tu me laisses seule. Réponds-moi ! Dis ! Tu m’aimes bien… J’ai de la flotte sur ma gueule… À part maman tu n‘aimes rien, |
| 10 | Je ne suis qu’une vieille ivrogne qui titube vers des secrets… Si tu réponds, garce, je cogne. Si tu te taisais, je mourrais. |
| 11 | Les chiens courent dehors. C’est l’heure, Rentre. A Bagneux tu dois geler. En passant, rapporte du beurre. Oui, je t’ai cassé le balai |
| 12 | dessus, mais il faut que tu ries. Autrement, le monde est foutu. Je te ferai des sucreries. Anaïs ! Anaïs !… Où es-tu ? |
| 13 | Ah ! J’entends le bâton qui sonne sur ton crâne de colibri, sur cet œuf tiède dont personne mieux que moi ne connaît le prix, |
| 14 | Avec mes mains je le dessine comme avec mon ventre autrefois. Moi, la misère me vaccine. Mais j’attrape encore ta voix… |
| 15 | « Tic, Tac. Tic. Tac. Sur… la… colline « le moulin moud… le bleu du ciel… « Flic. Floc. Flic. Floc. L’eau cristal… line… « lèche le quai… couleur de miel… |
| 16 | « Clic. Clac. Clic. Clic. Clac. Comme une abeille « le fouet pi… que le cheval… «Zut ! J’ai renversé la bouteille. « Maman ! Ne me fais pas de mal ! |
| 17 | « Te vas encor te mettre en nage. « Aï ! Maman, ne m’esquinte pas. « Qui t’aidera pour le ménage « Au revoir ! Embrasse papa… » |
| 18 | Va-t’en ! Va-t’en ! Fumier ! Salope ! Crève encor un coup si tu peux ! Tu me fouilles… Tu m’enveloppes… les enfants, ce que c’est pompeux ! |
| 19 | Comment veux-tu que je supporte ton nez, tes dents comme du riz, vingt kilos de lumière morte, toi, méchante, qui me souris. |
| 20 | Il n’est pas un homme, ni même quelqu’un de plus qu’un homme, qui reçut un plus lourd diadème que moi Zoé, sentier Blanqui. |
| 21 | Sous ma robe de pourpre immonde, mon voile d’or sinistre à voir, je suis la reine de ce monde. Je suis la peine sans espoir |

La Zone (fillette dans la neige, la grève)
Né à Antibes, Jacques Audiberti a surtout vécu à Paris. Romancier, auteur dramatique, essayiste, journaliste, critique de cinéma et littéraire… Il a pratiqué toutes les disciplines du métier d’homme de lettres.
Comme journaliste, il a débuté aux faits divers dans le journal « Le Parisien ». Il y a côtoyé ce que l’homme produit de meilleur et de pire et en a tiré la matière de son deuxième recueil de poèmes : « Race des hommes ». Dans « les martyrs », Audiberti, à l’humour habituellement si alerte, ne veut surtout pas nous faire rire : il rend compte d’un fait divers sordide, dont il a certainement eu connaissance lors d’un reportage bien réel.

Nous voici plongés dans l’univers des « Fortifs », cet espace où se concentre le sous-prolétariat parisien, de 1871 jusqu’à la construction du boulevard périphérique (années 60 et 70).
Dans les années 30, cette « Zone », plus grand bidonville de France, concentre la misère. C’est le lieu de tous les trafics, de tous les mauvais coups, mais aussi d’une humanité en quête de dignité.

Le poème suit les pensées désordonnées d’une « zonière », entre misère noire, déchéance physique et morale, méchanceté, bêtise, colère, lâcheté, haine des hommes, des voisins, de « ceux de l’État ».
Quand le noir s’accumule, il faut « que ça pète »…
La version originale manuscrite du poème (strophe 5) ne laisse pas place au doute :
Et que ça pète n’importe où
Même sur la peau d’une môme
Ça vaut mieux que de casser tout
Et puis ça distrait quand on chôme
Cette mère a tué sa fille : le titre initial du poème était « j’ai tué mon enfant ». Le coup de folie est né d’une bouteille renversée, alors que la fillette chantait une comptine (strophes 15 à 17). C’était la dernière bouteille de mauvais vin, breuvage indispensable pour oublier, pour s’évader, pour l’illusion… C’est arrivé un jour de plus grand désespoir, de plus grande impasse, de plus grande irresponsabilité. Le poème suit les divagations de la mère dans sa mémoire d’ivrogne, entre délire, regrets, colère, bribes de tendresse, velléité d’attention maternelle, débris d’amour…
Il lui reste son désespoir de la dernière strophe. Ces quatre vers sont prononcés par l’héroïne du poème, mais ils s’appliquent à tous les « Martyrs » de l’humanité : vêtue des oripeaux de la royauté, la misère règne sur le monde, « peine sans espoir ».