Blaise Cendrars (1887 – 1961)
Feuilles de route (1924)
Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir
Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises
Il y a l’air il y a le vent
Les montagnes l’eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre
Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends
Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler
Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va t-en
Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l’œil
Je prends mon bain et je regarde
Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t’aime
Toujours dans sa chambre d’hôtel au Havre, le poète s’est arraché à la contemplation du paysage et se livre à une réflexion sur le voyage.
Les quatre premières strophes sont adressées à un « tu » abstrait (le lecteur ?), qui n’est pas sa femme, sinon les troisième et quatrième vers n’auraient pas de sens. Il s’agit donc de considérations globales sur l’idée de voyage.
Le ton général est celui de l’exaltation, exprimée par les nombreux verbes de mouvement à l’impératif : « quitte », « regarde », « apprends », « donne », « prends », « respire », « marche », « pars », « va-t-en »…
Seule la troisième strophe ne contient aucune injonction : elle constitue un moment onirique où le poète s’écarte de son interlocuteur pour son propre rêve. Les vers qui précèdent et suivent cette strophe se complètent :
« Et toutes les belles marchandises »
« Apprends à vendre à acheter à revendre »
Le discours apparaît ainsi comme un aller-retour incessant entre :
- L’adresse à l’interlocuteur imaginaire (les verbes à l’impératif),
- Le rêve du poète : « nègres et […] négresses », « l’air et le vent », « les montagnes l’eau le ciel la terre »,
- Le regard sur le port du Havre, toujours présent : « les beaux magasins », « ce fiacre cet homme cette femme », « le charbon de terre »
L’unité du discours se construit autour d’un vers repris trois fois :
Quand tu aimes il faut partir
Notez que « aimer » est un verbe transitif, ici dépourvu de complément d’objet direct. S’agit-il d’amour, d’affection, de dilection, d’un simple goût ?
« Aimer » doit être compris comme une passion violente à laquelle il est impossible de résister. C’est l’état d’esprit du Marius de Pagnol que l’appel de l’aventure arrache à Fanny. C’est le sentiment des « étonnants voyageurs » de Baudelaire, « pauvre(s) amoureux des pays chimériques ».C’est celui des « Conquérants » de Hérédia, « ivres d’un rêve héroïque et brutal ».C’est Rimbaud partant pour l’Ethiopie, et auquel Cendras fait peut-être allusion dans ce vers :
« Apprends à vendre à acheter à revendre »
La violence de ce sentiment, l’exaltation, l’impatience, l’excitation irrépressibles du voyageur expliquent le ton haletant, jusqu’à la gradation du dernier vers de la cinquième strophe :
Respire marche pars va-t-en
Point d’orgue du poème avant l’apaisement et le retour à la réalité.
En effet, dans les deux dernières strophes, Cendrars revient aux tâches de tous les jours. Il se considère dans le miroir, prend son bain, va à la pharmacie. Le quotidien redevient pesant (80 kg !). Dans une dernière allusion à son rêve, l’appel de l’aventure est encore présent (« le monde entier est toujours là »), mais le coup de folie est terminé…
Le très simple dernier vers : « Je t’aime » rétablit la paix. Le « tu » n’est plus le même, le « j’aime » s’adresse cette fois à sa femme et il s’agit bien d’amour. Nous revenons tranquillement au titre du poème, enfin explicite : « le voyage et l’aventure sont ma passion, mais toi, mon épouse, tu es encore plus belle »…
Le quatrième poème du recueil peut arriver : il s’agira d’un texte intitulé « Lettre », une lettre à son épouse, évidemment…